Le chemin qui reste à parcourir : un 8 mars animé à la BnF

8 mars 2019 - BnF

Le public du petit auditorium de la Bibliothèque nationale de France semble déjà bien se connaître, formé essentiellement d’habitués de ces milieux. On pouvait sans doute s’y attendre, car si les compositrices sont déjà peu visibles, que dire des tables rondes autour d’elles ? Ce vendredi 8 mars 2019, c’est France Musique, le CDMC (Centre de documentation de la musique contemporaine) et la BnF qui organisent cette table ronde et le concert qui suit.

Aliette de Laleu, journaliste à France musique et modératrice du débat, commence par rappeler, car il faut encore le faire, que ce n’est pas la Journée de la Femme, mais bien celle de la lutte pour les droits des femmes. Qui, contrairement à ceux des hommes, ne sont pas acquis... Les chiffres qu’elle expose, sortis des statistiques de Bachtrack, sont marquants : en 2018, 12,8% des pièces contemporaines programmées étaient écrites par des femmes. Une moyenne qui compte les 37% de la Suède et les … 5% de la France. Pourtant, Agnès Simon-Reecht, conservatrice au département de la musique de la BnF, assure que les partitions sont là : 2800 compositrices sont présentes à la BnF. Alors, certes, les sources existent (et heureusement !), mais de notre point de vue de musiciennes amateures, elles sont peu exploitées, et peu visibles. C’est un phénomène d’invisibilité que les femmes connaissent bien, contre lequel certains pays ont réagi plus tôt que d’autres : la Suède, mais aussi les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Les intervenantes, et en particulier Michèle Tosi, musicologue, expliquent que cela est dû, entre autres, à beaucoup d’actions associatives des musiciennes et compositrices elles-mêmes.

Côté pédagogie, l’explication n’est pas difficile : il y a peu de modèles féminins, notamment parmi les professeurs. La compositrice Michèle Reverdy note qu’il y avait 4 ou 5 filles dans la classe de composition d’Olivier Messiaen lorsqu’elle y était, mais qu’elles semblent moins nombreuses aujourd’hui (car elle a enseigné au CNSMDP, sans y obtenir le poste titulaire qu’elle demandait). Elle explique que c’est un combat pour les femmes comme pour les hommes, mais que l’on observe beaucoup d’auto-censure. Elle même a longtemps pensé “si mes oeuvres ne sont pas jouées, c’est sans doute qu’elle ne plaisent pas” … et la voilà marraine du Festival Présences Féminines 2019 ! Il faut un caractère bien trempé, dit elle, mais - et c’est toute l’ironie ! - c’est aussi ce qu’on reproche aux femmes qui se battent pour percer : ce sont des “emmerdeuses”, tandis que les hommes, eux, sont vus comme déterminés.

On voit avec Michèle Reverdy que la question d’être une femme avant d’être une compositrice est délicate. Laure Marcel-Berlioz nous l’explique aussi : beaucoup de femmes sont réticentes à discuter de leur parcours de “femmes compositeurs”. Parce qu’elles se considèrent comme des personnes qui créent, pas comme des femmes qui créent. Et elles ont bien raison ! Mais c’est malgré tout leur genre qui rend les choses particulièrement difficiles, ce qui justifie qu’on s’intéresse à leurs parcours et aux raisons de ces difficultés. Sans pour autant ne s’intéresser à leur musique que pour cette raison, et sans regarder leur création à travers ce prisme, car c’est la dernière chose qu’elles souhaitent. Pas question d’entendre parler de création féminine pour Michèle Reverdy, qui affirme qu’il peut y avoir de tout en chacun. Cela mène à la question cruciale : que penser des actions spécialisées, des programmations 100% féminines, des quotas ? La réponse de Laure Marcel-Berlioz est simple : nous sommes dans une phase de transition, dans laquelle il faut de l’incitation. L’objectif est bien entendu de ne plus avoir besoin de ce genre d’actions spécialisées, mais elles sont pour l’instant nécessaires pour donner une impulsion. Et ce qu’on remarque, c’est que toutes les actions menées pour rendre le répertoire plus visible ne vont pas encore jusqu’aux programmateurs, “trop peu curieux” !

En somme, une discussion qui rappelle parfois celle de Musique Pluri’Elles en novembre dernier, mais qui interpelle très judicieusement sur ce qui est fait et ce qu’il y a encore à faire. Un bon moyen de faire le plein de motivation et d’envie pour agir pour la visibilité des compositrices !

Pour clôturer cette soirée dans un amphithéâtre un peu plus rempli que pendant la table ronde, un concert retransmis en direct sur France Musique, avec une programmation entièrement féminine. C’est Nadia Boulanger qui ouvre le concert avec ses Trois pièces pour violoncelle et piano. Une écriture mélancolique et touchante, qui emporte le violoncelle dans des aigus difficiles. On découvre ensuite “Mignonne”, mélodie de Cécile Chaminade, portée avec beaucoup de théâtre par la soprano Donatienne Michel-Dansac. Les couleurs sombres de Lili Boulanger bouleversent avec deux autres mélodies avec piano, “Attente” et “Reflets”. Un effectif plus surprenant nous attend ensuite avec “D’un journal d’amour” de Betsy Jolas, pour alto et soprano : une pièce dans laquelle l’alto de Laurent Camatte répond avec brio à la voix, dans un dialogue qui exploite toutes les facettes de l’instrument et de la voix et propose des moments particulièrement touchants. Les Dix musiques-minutes de Michèle Reverdy, pour trio à cordes, sont une démonstration technique : chaque mouvement explore différents aspects des instruments, des pizzicati aux trémolos, dans une belle démonstration d’unité de caractère entre les instrumentistes, menés par l’impressionnante Alexandra Grieffin-Klein. Une exploration technique qui sera poursuivie par Clara Ianotta dans sa pièce Al di là del bianco pour trio à cordes et clarinette basse. Mais elle pousse l’innovation plus loin en faisant appel à la voix des instrumentistes dont les chuchotements se mêlent aux sons presque toujours superficiels des cordes. Retour à la mélodie et au Lied, avec deux pièces de Fanny Hensel-Mendelssohn, et un très théâtral “Le Chêne et le Roseau” de Pauline Viardot qui suscite quelques rires dans le public tant Donatienne Michel-Dansac se prend au jeu. L’alto, qui aura eu la part belle lors de ce concert, est mis à l’honneur dans En bleu et or d’Edith Canat de Chizy, notre coup de coeur de la soirée. Une dernière pièce pour soprano et piano d’Unsunk Chin, loin des standards de la mélodie, et le concert arrive à sa fin avec le Trio Nomade pour alto, violoncelle et piano de Michèle Reverdy. Une petite surprise attend les spectateurs avec un bis de Cathy Berberian, "Stripsody” pour soprano solo, qui permet à Donatienne Michel-Dansac de faire franchement rire le public dans une suite loufoque d’effet sonores.

 

 

Marie Humbert

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