© John Zougas

Rencontre avec la mezzo-soprano Ambroisine Bré

29 janvier 2019

A elles de s'exprimer ! Chaque mois, nous vous proposons de rencontrer une femme du milieu de la musique classique, une personnalité qui nous a touchés, captivés, surpris, et qui nous parle de son parcours ou de l'actualité musicale. 

Passionnée par le répertoire mozartien, grande amatrice de baroque, exploratrice du répertoire contemporain : la mezzo-soprano Ambroisine Bré est à la fois curieuse et enthousiaste. Et elle est nommée dans la catégories "Révélations" des Victoires de la Musique Classique 2019 !

Pour commencer, quels sont tes projets pour le moment et pour les mois à venir ?

 

Fin décembre, j’étais en tournée en France et en Europe avec Les Musiciens du Louvre, sous la direction de Marc Minkowski, pour chanter la Messe en Ut de Mozart, avec d’excellents solistes et un ripieno formidable. Je suis actuellement à l’Atelier Lyrique de Tourcoing pour jouer le rôle d’Annio dans La Clémence de Titus, dans une mise en scène de Christian Schiaretti. En avril dernier, j’étais à Prague pour ce même opéra mais dans un autre rôle, celui de Sesto, et je trouve très enrichissant d’interpréter un même opéra sous un autre angle ! Prochainement, je serai à l’opéra de Lille dans le rôle de la deuxième dame de La Flûte Enchantée de Mozart dans une mise en scène de Romeo Castellucci. Avant cela, je serai à Cannes le 10 février où je donnerai un récital avec Patrick Nebbula au piano. Vous pourrez également m’entendre le 16 février dans l’émission de Clément Rochefort sur France Musique entourée d’artistes avec qui j’aime partager la musique !

Beaucoup de Mozart donc ! C’est un répertoire qui te touche particulièrement ? 

 

C’est un répertoire exigeant, que j’aime avant tout car il convient à mon instrument et me procure beaucoup de bonheur.
 

Tu as aussi largement exploré le répertoire baroque, en compagnie des Talens Lyriques par exemple. Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

J’ai commencé ma formation musicale à l’Académie de Musique et d’Art Sacré de Sainte Anne d’Auray. On faisait beaucoup de baroque sacré et quand je suis arrivée à Paris, j’étais imprégnée de cette musique. Ensuite, j’ai eu la chance de croiser la route de Christophe Rousset et de Stéphane Fuget grâce aux formations professionnelles proposées au sein de l’abbaye de Royaumont ! Tout cela m'a permis d’explorer la grande variété de ce répertoire et toutes ses exigences afin de parfaire mon instrument.
 

Quelles sont les spécificités du chant baroque, dans le travail de tous les jours ?

 

L’exigence est la même d’un répertoire à l’autre, les difficultés dépendent de notre forme physique et vocale. A nous de nous préparer sérieusement afin d’être disponibles pour les demandes des chefs avec lesquels on travaille.

Comment as-tu découvert l’opéra ?

 

Quand je suis arrivée à Paris, on m’a fait découvrir la mélodie et le Lied. Il y avait de la poésie, et j’aimais ça. Et puis j’ai découvert le répertoire opératique dans mon registre de voix. J’ai eu la chance d’avoir de très bons professeurs au Jeune Chœur de Paris, notamment Florence Guignolet, qui m’a fait découvrir les plaisirs de la scène. Professeur de chant et metteuse en scène inspirée, elle m’a apporté les clefs nécessaires pour intégrer le CNSM de Paris.

Quel est le premier rôle d’opéra que tu as ainsi abordé ?

 

Un rôle de Mozart, justement ! Celui d’Aurette, dans L’Oie du Caire, un opéra qui n’est pas très connu. J’étais une sorte de petite Despine. Très stressée, j’ai appris progressivement à posséder mon personnage. Dans la vie, j’étais plutôt introvertie et la scène m’a permis de m'épanouir. J’ai découvert que je pouvais partager des sentiments que je n’aurais jamais osé exprimer dans mon quotidien … une bonne thérapie !

Aujourd’hui y a-t-il un rôle que tu n’as pas encore abordé et qui te fait rêver ?

 

Ils sont nombreux, je suis encore jeune ! En tant que mezzo-soprano, j’ai la chance de pouvoir interpréter des rôles tant féminins que masculins. Actuellement, j’aborde essentiellement des rôles de travestis (jeune page comme Chérubin, conseiller de l’empereur comme Annio ou Sesto…). D’ici quelques temps, j’aimerais interpréter des rôles tragiques comme Carmen de Bizet, Charlotte dans Werther de Massenet, ou encore Armide de Lully ! Ce sont des femmes qui présentent une palette de sentiments extrêmement contrastés que j’adorerais explorer.

En 2015, tu as chanté la Messe de Karol Beffa : est-ce que tu aimerais explorer davantage le répertoire contemporain dans le futur ?

Au début, le répertoire contemporain me faisait très peur, solfègiquement surtout ! J’ai eu la chance de rencontrer des professeurs qui m’ont vraiment aidée, et m’ont donné une grande confiance en moi. J’ai commencé à travailler avec Karol dans son adaptation du roman de Franz Kafka Amerika. La confiance de Johan Farjot [chef d’orchestre] m’a vraiment décomplexée face à ce répertoire. Aujourd’hui, la création d’une œuvre contemporaine me plaît beaucoup ! Il n’existe pas de références et il vous appartient d’être celui qui mettra la première pierre. C’est également très intéressant d’avoir l’avis du compositeur, de travailler avec lui sur son œuvre !

Il y a deux ans, j’ai fait la création mondiale de Vanda, une composition de Lionel Ginoux basée sur un monologue de Jean-Pierre Siméon, Le Testament de Vanda. C’est le rôle d’une femme immigrée dans un centre de rétention à Paris. Pendant 1h30, je suis seule sur scène, avec pour seul accompagnement une viole de gambe joué par Marie-Suzanne de Loye et des sons électroniques par Lionel Ginoux. Le sujet est puissant, il touche à ce qu’il y a de plus animal en nous. Fragilité, force, abandon, le personnage finit par se suicider. C’est un très beau rôle que Nadine Duffaut m’a aidée à construire afin d’y mettre mes impressions propres. Sa façon de travailler en respectant mon instrument et ma personnalité m’a profondément marquée.

 

Tu as eu l’occasion de travailler avec beaucoup de metteuses en scène ?

A ce stade de ma carrière, j’ai fait beaucoup plus de concerts que de projets mis en scène. Toutefois, la saison 2019-2020 verra cette tendance s’inverser et j'en suis impatiente ! Je ne suis pas sûre que le genre du metteur en scène change grand-chose. La conception d’une œuvre dépend du vécu de chacun. Pour certains sujets, comme la maternité, Nadine a pu me montrer sa vision des choses, issue de son expérience. 

Je trouve que dans la question du genre, tout dépend de ce que l’artiste cherche à révéler. Par exemple, dans une production de König Stephan de Beethoven dirigée par Laurence Equilbey, j’étais fascinée de voir que l’on était loin de la question du genre. On a tendance à croire que les femmes ne sont bonnes qu’à la délicatesse ou la douceur, mais on oublie la puissance, la viscéralité, la force d’incarnation que nous sommes à même de produire. Il s’agit de notre vécu, qui est très différent d’un être à un autre. Le sexe n’a pas tant d’influence sur ce qu’on dégage. Moi qui suis une femme, je joue des rôles d’hommes ! Mais il est vrai que je leur emprunte des codes qui leurs sont propres, bien ancrés dans notre culture, afin de faire illusion.

Jouer des rôles d’hommes, est-ce plus difficile ?

Cela ne m’a jamais posé problème… J’ai cette tendance à beaucoup observer les gens dans la rue, le métro, les files d’attente, les terrasses de café, et tout me sert ! Je m’imprègne de ce qui se dégage et tente de reproduire ces observations sur scène. Que ce soit un rôle féminin ou masculin, j’essaye tant bien que mal de me fondre dans le personnage tout en respectant les volontés du metteur en scène. Le costume est lui aussi un facteur, il apporte au personnage des informations supplémentaires. Curieusement, lorsque j’enfile une tenue de sport, je n’ai pas la même démarche que lorsque je porte une robe ou un smoking. Dans Les Noces de Figaro, Chérubin, interprété par une Mezzo-soprano, est un jeune garçon se travestissant en fille … ce n’est pas simple !

Tu dis souvent que tu as découvert le chant lyrique avec la Callas : c’est d’elle qu’est venu le déclic ? 

La voix de Callas me touche particulièrement, parce qu’à travers ce timbre unique et reconnaissable entre tous, il y a une fragilité immense. Elle me bouleverse. Pour moi, elle est liée à des moments de grâce de ma petite enfance. Ma grand-mère avait une très jolie voix de soprano colorature, qui n’est hélas pas sortie du cadre familial. Elle m’a initiée au chant lyrique car elle écoutait beaucoup La Callas, Mado Robin, Pavarotti ou Barbara Hendricks. Elle chantait tout le temps dans sa cuisine avec des ornements, des petites vocalises et je me demandais comment elle faisait. C’était gai, et une source de joie et de complicité. C’est comme ça qu’en cherchant à l’imiter j’ai découvert Mozart et les classiques du bel canto, et que le chant lyrique m’est venu naturellement. Cela me fascinait. Comme j’étais une petite fille solitaire et contemplative, je passais aussi beaucoup de temps dans le jardin à observer et écouter les oiseaux. Je trouvais que leurs trilles se rapprochaient des vocalises de ma grand-mère. Toutes ces impressions de la petite enfance sont mêlées en moi et j’en garde un souvenir gourmand, sûrement lié aux préparations culinaires savoureuses de ma grand-mère !


Tu t’es déjà demandé si tu étais heureuse d’avoir la voix que tu as, celle de mezzo ?

Je suis très contente d’avoir la voix que j’ai. Mezzo-soprano, c’est mezzo et soprano à la fois ! C’est très exigeant. On a une large palette de couleurs et l’ambitus est grand. On doit à la fois entretenir ses aigus et ses graves. C’est un savant dosage et les professeurs sont là pour nous faire travailler et nous remettre sur le bon chemin s’il y a dérive. Pour le moment, je travaille beaucoup la partie haute de mon registre du fait du répertoire que je suis appelée à chanter dans les mois à venir.


Comment vois-tu l’évolution de ta voix ?

Pour l’instant ma voix est plutôt jeune, légère, et j’espère continuer à la faire aller dans quelque chose qui lui fait du bien. Je ne veux pas la forcer, la contraindre à un registre trop dramatique. Je lui laisse le temps de grandir et de s’installer. On connaît tous l’histoire de la grenouille voulant se faire plus grosse que le bœuf… On n'a qu’une voix et il faut savoir la préserver. Je suis d’un naturel prudent et je veux avant tout que la musique reste un plaisir. Parfois, on me dit « mais, vous n’êtes pas mezzo, vous êtes soprano … », et je réponds « et alors ? ». La case importe peu. Les différents registres de voix comprennent plusieurs catégories d’instruments. Philippe Jarrousky et Andreas Scholl sont tous deux des contre-ténors, et pourtant leur couleur de voix est très différente, bien qu’ils soient dans le même registre. Il y a des mezzos coloratures légers et d’autres plus denses, plus puissantes. La voix est comme un bon vin, il faut la laisser maturer. En fonction de ce que je chanterai, elle évoluera. Un pâtissier ne se cantonne pas à une sorte de gâteaux … il faut essayer ! Et je suis gourmande …

 

Quelles femmes, professeurs ou compositrices, t’ont marquée ou te touchent particulièrement ?

J’ai essentiellement eu des femmes professeurs de chant. Tout d’abord, il y a eu Jacqueline Bonnardot grâce à qui je suis venue à Paris, elle m’a apporté les bases du chant lyrique. Elle avait une intelligence des programmes et savait ce qui irait à ma voix ! Puis, j’ai rencontré Florence Guignolet au CRR de Paris qui m’a ouvert la voix et m’a épanouie sur le plan scénique : elle a « poussé les murs », comme on dit. Enfin, l’an dernier, j’ai souhaité travailler avec Chantal Mathias qui m’a ouvert d’autres champs des possibles … Elle est dans l’optique de ce que je recherche maintenant : ne pas trafiquer ma voix, être dans quelque chose de très naturel, ce qui m’a permis d’enrichir ma palette vocale. J’aime la spontanéité qu’elle m’a fait trouver dans mon chant tout en y associant des repères techniques très solides afin d’avoir les bonnes clés quand la forme physique n’y est pas. Emmanuelle Cordoliani ou encore Nadine Duffaut sont des femmes metteurs en scène qui m’ont également fait grandir en tant qu’interprète.

J’ai également eu de très bons professeurs de chant masculins comme Alain Buet ou Yves Sotin, ou encore des metteurs en scène comme Vincent Vittoz dont je ne regrette pas d’avoir croisé le chemin. Chaque personne apporte sa pierre à l’édifice !

 

Et as-tu interprété des œuvres de compositrices ?

Oui, j’ai chanté des œuvres de Nadia et Lili Boulanger, accompagnée de ma merveilleuse pianiste Qiaochu Li, lors du Concours International duo-chant piano Nadia et Lili Boulanger en 2017. Ce sont nos premiers pas dans leur univers et il y a de quoi faire !

J’ai aussi chanté les Nocturnes d’Hélène de Montgeroult, une piano-fortiste de renom et compositrice du XVIIème siècle, dans la période charnière entre le classicisme et le romantisme.

J’aime aussi beaucoup Clara Schumann, Alma Mahler. Toutes ces femmes étaient pourtant sous la coupe des hommes...

 

Que penses-tu de l’idée qu’il y aurait une façon « féminine de composer » ?

Quand j’écoute de la musique, je ne me pose pas la question de savoir si c’est un homme une femme qui l’a composée. Ça me parle, ou pas. Je pense que dans l’art, comme dans tout, nous sommes complémentaires mais il n’y a pas un genre spécifique en fonction du sexe. Je ne vois pas l’intérêt de cloisonner les genres… en revanche, je trouve fascinant que les femmes aient toujours su ruser pour pouvoir faire entendre leur voix, malgré des époques qui n’étaient pas spécialement favorables à leur liberté d’expression. Cette résistance a forcément eu un impact sur leur création …

Comme tout art créé sous une forme de répression, finalement ?

Oui, c’est cela. Il y a quelque chose de fort, un message. J’adore l’écriture de George Sand par exemple, qui s’est cachée pour écrire sous un pseudonyme d’homme. Elle a adopté les codes masculins pour vivre librement. Les hommes nous ont finalement renforcées dans notre combat ! Les femmes ont toujours cherché l’excellence et se sont toujours surpassées. Elles ont dû ruser pour arriver à contourner les interdits. La femme assume beaucoup au quotidien et, malheureusement, elle subit encore les dictats de la presse féminine, de la société afin d’être parfaite selon les critères masculins. Le fait de pouvoir s’exprimer artistiquement est une bonne soupape …

  

Et toi, as-tu la sensation qu’à un moment dans ta vie, tu as subi une forme de discrimination parce que tu es une femme ? Ou été mise dans une case, justement, parce que tu pourrais être enceinte dans quelques années par exemple ?

Pour le moment, non je n’ai pas été confrontée à ce genre de pression. Avoir des enfants ne fait pas partie de mes projets immédiats. Bien sûr, il y a des femmes qui ont sacrifié leur maternité afin de ne pas freiner leur carrière. Je ne pense pas que cela sera mon cas. Toutefois, ce n’est pas simple à programmer, compte tenu du fait que nous autres chanteuses sommes souvent engagées sur des projets plusieurs années à l’avance...

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