Compositrices et invisibilité : comment réécrire l'Histoire ?

02 mai 2020

Clara Schumann

Clara Schumann

By Franz von Lenbach

Comment réécrire l’histoire ? Comment redonner une place aux compositrices de l’histoire, rendre compte du contexte dans lequel elles ont vécu et composé, et des obstacles et des réussites qui ont jalonné la véritable histoire de la musique “des femmes” ? Ces questions sont au cœur de la conférence présentée par la musicologue Raphaëlle Legrand le 27 février 2020. Et comme elles sont aussi au cœur de la démarche de ComposHer, nous n’avons pas manqué l’occasion d’y réfléchir et de vous présenter nos réflexions.

Le constat de Raphaëlle Legrand est clair : les compositrices ont toujours été là. Elles ont été des femmes puissantes comme Hildegarde de Bingen, des femmes très admirées comme Elisabeth Jacquet de la Guerre, des musiciennes renommées aux carrières internationales comme Clara Schumann ou Cécile Chaminade. Et aujourd'hui ? Alors qu’on loue Pérotin comme maître de la polyphonie sans rien savoir de lui, certains suggèrent que les œuvres d’Hildegarde de Bingen, femme d’influence dont on possède la correspondance et qui est parfaitement identifiée, ne seraient pas d’elle. On a oublié Jacquet de la Guerre, on a oublié Chaminade, et Ethel Smyth comme Clara Schumann avant elle écrivait encore au début du 20ème siècle : comment croire que je peux composer quand aucune femme ne l’a fait avant ?

Qu’en est-il alors des compositrices connues aujourd’hui ? Vont-elle être oubliées ? On peut espérer qu’avec internet notamment, l’oubli soit moins rapide à venir. Mais c’est aussi à nous, musicien.ne.s, mélomanes, musicologues, d’ancrer dans notre société les changements qui ont commencé à s’opérer ces quelques dernières années. Il faut réécrire l’histoire, et cela passe d’après Raphaëlle Legrand par des étapes de recherche, d’accumulation de connaissances, et l’écriture, dans un premier temps, d’une histoire “séparée” avant de réfléchir à comment créer une histoire mixte. Mais il y a des écueils à éviter : en racontant de manière trop victimisante l’histoire des ces femmes créatrices, on les invisibilise. En insistant trop sur le fait qu’elles sont des femmes, on contribue aussi à les mettre à l’écart. Raphaëlle Legrand met l’accent sur les réussites autant que les obstacles, et insiste sur l’importance de la remise en contexte historique : car si les sociétés sont historiquement sexistes, il faut quand même faire des nuances et voir que l’évolution n’a été ni simple ni linéaire ;  qu’Elisabeth Jacquet de la Guerre était tout à fait admirée en tant que compositrice ; qu’Hélène de Montgeroult a joué un rôle essentiel dans la pédagogie du piano au début du 19ème siècle.

Mais les difficultés étaient et sont encore nombreuses : le manque de modèles, la façon dont notre inconscient musical est imprégné de la musique de seulement quelques compositeurs, le fait qu’on lise les critiques (d’aujourd’hui et d’hier), souvent écrites par des hommes, plus facilement que l’on ne se plonge dans les partitions. Pour nous mélomanes, prendre conscience de nos biais et les combattre est difficile, tant la musique classique se construit autour de traditions et d’histoire, personnelle et collective. Il faut combattre nos propres doutes, ceux qui apparaissent dès que la musique s’arrête et qu’on oublie le voyage d’émotions qu’elle nous a fait connaître.

Dans cette problématique, un mot surgit souvent : le “mérite”. Qui mérite d’être re-découvert ? Quelle compositrice mériterait de remplacer Beethoven ? Quelle hiérarchie dans toutes ces inconnues ? Et d’ailleurs, n’y a-t-il pas aussi des hommes oubliés qui méritent qu’on les re-découvre ? A cette dernière question, la réponse est simple : évidemment. Des hommes, des femmes, ces êtres qui ont ressenti le besoin de créer, il y en a des milliers. Et il serait futile de s’essayer à une hiérarchie du mérite qui consisterait à trier entre ceux et celles qui méritent et les autres, de manière absolue. Car bien sûr un tel tri ne pourrait qu’être subjectif et guidé par notre goût, nos habitudes, notre histoire musicale personnelle. J’ai une idée à vous soumettre : ne pourrait-on pas, chacun et chacune, défendre nos compositeurs et compositrices préféré.e.s sans exclure tous les autres ? Personne ne cherche à remplacer Beethoven par Schumann (Clara, évidemment !). Nous avons bien assez de place dans nos émotions pour aimer les deux, et tou.te.s les autres dont la musique nous porte.

Alors chez ComposHer, notre choix pour écrire un paragraphe dans cette réécriture de l’histoire de la musique, c’est d’abord d’encourager à être curieux et à questionner nos habitudes d’écoute. Si on ne peut pas tous et toutes personnellement aller chercher les archives dans les greniers et les bibliothèques, rien n’empêche de continuer à découvrir, écouter, et faire écouter toute la musique déjà disponible. Et de s’émerveiller devant le nombre insoupçonné de compositrices que nous découvrons, leur vie souvent mouvementée, et leur œuvre musicale qui ne cesse de nous faire découvrir des sentiments nouveaux. 

par Marie Humbert

© ComposHer 2020. Tous droits réservés. 

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