Chloé Briot : une histoire de l’omerta

08 septembre 2020

« La difficulté principale pour les femmes, quel que soit le niveau auquel elles travaillent, est de mettre des mots sur les expériences qu’elles ont vécues, de se sentir légitimes à revendiquer une place égale à celle d’un homme, et à parler. » Ainsi débutait l’interview que nous accordait Chloé Briot en mai 2020, alors que nous lancions notre vaste enquête sur le sexisme et le harcèlement sexuel à l’opéra en partenariat avec ComposHer - enquête dont les résultats seront publiés en fin d’année. 

 

Connaissant la soprano pour son combat féministe, nous l’avions approchée pour parler de la place des femmes dans l’opéra. Nous ignorions alors qu’elle nous ferait le récit des agressions qu’elle affirme avoir subies sur scène de la part d’un collègue chanteur entre septembre 2019 (Opéra Comique) et janvier 2020 (Opéra de Rennes), au cours de la production de l’opéra contemporain L’inondation de Francesco Filidei. Ce récit, publié dans la Lettre du musicien le 19 août 2020, décrit des scènes de sexe dont le chanteur aurait profité pour faire subir des attouchements à Chloé Briot, non prévus dans la mise en scène. 

 

Après plusieurs mois de silence, la chanteuse a décidé de dénoncer les faits aux directeurs des théâtres qui accueillaient le spectacle et, immédiatement après la dernière représentation en février 2020, de porter plainte. Cette affaire, première du genre dans le monde de l’opéra français à être relayée à si grande échelle, semble donner un souffle inédit à un mouvement de fond qui a émergé depuis le confinement. Les initiatives se multiplient qui visent à apporter écoute et soutien aux victimes de ces pratiques hélas courantes et impunies, « pour en finir avec la loi du silence qui règne à l’opéra », comme l’a dit la soprano. 

 

Pourtant, le récit de la chanteuse est aussi celui de la façon dont l’omerta opère insidieusement et verrouille la parole, garantissant l’impunité des agresseurs. « Il faut en parler, à qui veut l’entendre, entre nous, dans le milieu, hommes et femmes confondus. Il faut que ces mecs (ou ces nanas, d’ailleurs) finissent par se dire qu’ils n’ont pas le droit de faire ça. » Précisons que de nombreux hommes sont également victimes d’agressions et de harcèlement sexuels dans ce milieu, généralement de la part d’autres hommes. 

 

Le silence de la victime

 

Chloé Briot, dont le nom sera pour longtemps associé à la libération de la parole des femmes dans la monde de l’opéra, a, comme de nombreuses autres victimes, commencé par se taire. « On se dit toutes : "si ça m’arrive, je lui pète la gueule". En fait, non », confie celle qui dit pourtant s’être fait une réputation de femme au verbe haut dans le métier.

 

Durant six mois, elle garde pour elle les agressions qu’elle aurait subies sur scène de façon répétée, « terrorisée à l’idée de mettre le bazar dans la production » où elle tient le premier rôle. « J’ai mis du temps à comprendre ce qu’il m’arrivait, parce que, et c’est un jeu classique d’un agresseur pervers vis-à-vis de sa victime, il avait réussi à me convaincre que j’étais une mauvaise comédienne, "coincée du cul", parce que je ne supportais pas ses attouchements ». 

 

«  Plus les agressions se répétaient, plus mon silence pesait, et plus les agressions s’intensifiaient. J’ai réussi à parler quand vraiment cela n’était plus supportable. C’est sorti comme un vomi. »

Dans le bureau du directeur de l’opéra de Rennes, où le spectacle est en tournée, elle vit « un moment très pénible : évoquer devant cette personne que je ne connaissais pas du tout des choses aussi intimes sur mon corps, mon sexe, ma poitrine, en serrant tout ce que je pouvais pour ne pas pleurer… » Une confession que peuvent redouter nombre de victimes qui préfèrent alors se taire.

 

Autre cause évoquée par la soprano à son silence initial, cité aussi par de nombreuses autres chanteuses victimes : l’isolement, qui peut expliquer que les artistes des chœurs soient parfois mieux protégés que les solistes. Pourtant, les directeurs de théâtre ont, en tant qu’employeurs, la même obligation de prévenir et faire cesser tout acte de harcèlement sexuel subi par un salarié (article L1153-5 du code du travail), que celui-ci soit salarié temporaire ou permanent, soliste ou artiste des chœurs. Cet isolement vient également du fait que les artistes ne se côtoient pas suffisamment longtemps, et de façon trop aléatoire pour partager leurs mauvaises expériences. Dès lors, il est difficile de se sentir appartenir à un collectif sur lequel s’appuyer face à ce genre de difficultés.

 

La médiatisation du témoignage de Chloé Briot, ainsi que la mise en place prochaine d’une cellule d’écoute dédiée aux chanteurs au sein de l’association professionnelle de chanteurs lyriques UNiSSON, pourrait changer la donne, ce que la soprano appelle de ses vœux : « Je ne peux pas être seule à parler. Quand certaines collègues me parlent de ce qui leur est arrivé et que je leur dit d’en parler, elles me répondent qu’elles vont plutôt changer de métier. On sait bien qu’on va être blacklistées. » 

 

Les résultats à mi-parcours de notre enquête sur le sexisme et le harcèlement sexuel à l’opéra révèlent que le choix du silence est fait par presque la moitié des personnes victimes de sexisme, de harcèlement ou d’agressions sexuelles. Les raisons les plus souvent citées sont que « cela n’aurait servi à rien » de parler, mais surtout « la peur pour la suite de la carrière ou des études », « la peur de passer pour chiant.e », et « la peur d’attirer l’attention ou de faire des vagues ». La Peur, ce bras armé de l’omerta qui semble jouir d’un règne sans partage dans le milieu de l’opéra… 

 

- « Être jolie, polie, mignonne, émouvante » - 

 

La peur de « passer pour chiante » ou de « faire des vagues » conduit à une réflexion plus globale sur la place des femmes dans le milieu de l’opéra et le rôle qu’il est convenu qu’elles y jouent. Chloé Briot raconte : « Dans les cocktails, les dîners, les filles sont là pour rire aux éclats et séduire, être une gentille petite fille, charmante. Dans ces soirées, je n’ai pas envie de séduire, que le directeur rentre chez lui en se disant : "elle est sympa quand même, on n’aurait pas un petit quelque chose à lui donner? ". J’ai mérité ma place par mon travail, pas par mes sourires ou mon petit cul. » 

 

Ce rôle joué par la séduction dans les rapports de travail est abordé par la plupart des chanteuses ayant participé à l’enquête, victimes ou non. L’une d’elle abonde : « S’il y a quelques jolies filles sur le plateau, le directeur sera très content qu’elles soient là après le spectacle. Le directeur du protocole va lourdement insister pour qu’elle viennent au dîner ou au cocktail, ils veulent absolument qu’elles soient là, on attend ces chanteuses devant leurs loges, on repasse trois ou quatre fois pour être sûr qu’elles viennent. Elles sont exposées, bien plus qu’un bel homme. »

 

Ce rôle d’icône, admirée pour tous ses atouts comme ne manquent jamais de le relever les critiques, introduit une dimension fortement affective dans les rapports de travail. Les femmes, nécessairement flattées, se doivent d’être souriantes, « sympas » - et en tous cas « pas chiantes »,  ce qui signifie, ici comme dans toutes les chaumières, conciliante et soumise. 

 

« Dans notre milieu, beaucoup de femmes ne se sentent pas légitimes à dire non. », affirme Chloé Briot. Accepter une invitation, des compliments, des cadeaux, répondre à un texto ambigu envoyé à minuit, consentir à une main sur la hanche, un baiser sur le front, pour ne pas paraître désagréable et ne pas risquer de tomber en disgrâce auprès d’un recruteur est bien souvent le premier cran d’un engrenage dans lequel les chanteuses vont se retrouver piégées.  

 

Une autre chanteuse explique n’avoir jamais dénoncé les nombreux abus dont elle a été victime : « On analyse tes faits et gestes pour savoir si tu n’as pas provoqué la situation. Ça commence toujours pareil… des messages décalés des directeurs, parfois à 1 heure du matin. Au début, tu es toute jeune, tu te demandes ce qui va se passer si tu ne réponds pas, s’il ne va pas t’annuler ton contrat. Donc tu réponds. Et après on va te dire "si tu as répondu à minuit, il ne faut pas t’étonner qu’après..." A cause de ça, je n’ai jamais eu envie de me retrouver sous les feux de ce genre d’enquête. »
 

La remise en cause de la parole de la victime – ou l’archétype de la « bonne victime » 

 

Ces mots résument à la perfection la série d’attentes auxquelles doivent correspondre les victimes pour mériter qu’on les protège et qu’on les croie. Une « bonne victime », digne d’être crue et protégée, se devra de n’être ni trop sexy ou libre sexuellement (elle aurait cherché ce qui lui est arrivé), ni trop moche (comment pourrait-on avoir envie d’elle ?), ni trop réservée (elle n’avait qu’à dire non !), ni trop empressée de parler (elle s’énerve un peu vite quand même), ni trop patiente (si elle a attendu si longtemps avant de parler, c’est que ça ne devait pas lui déplaire tant que ça)… 

 

Les chiffres provisoires de notre enquête nous apprennent qu’environ la moitié des personnes qui disent avoir confié à un supérieur hiérarchique les agressions ou le harcèlement qu’elles subissent n’ont pas été prises au sérieux. Les faits sont donc dans un cas sur deux minimisés, voire considérés comme inexistants.  

 

Quand après six mois de silence, Chloé Briot a décidé de parler, sa démarche a été passée au crible : « On m’a accusée de ne pas avoir parlé assez tôt. (…) Quand je suis allée voir le metteur en scène, j’ai retenu mes larmes en lui parlant. Je lui ai donc parlé froidement et on me l’a reproché, tout comme on l’a reproché à Adèle Haenel. » 

 

« Lorsque j’en ai parlé à des collègues chanteurs, certains m’ont dit : "heureusement qu’on te connaît et qu’on sait comment tu es". Qu’est-ce que cela veut dire ? Si je n’avais pas une petite vie rangée de nonne je n’aurais pas le droit de me défendre face à une agression ? Cela veut dire que certaines femmes, de par leur physique ou leur comportement, n’auraient pas le droit de se manifester si elle se faisaient agresser. Pourquoi ? Parce que ce sont des putes, c’est ça ? Combien de fois m’a-t-on demandé si je n’avais pas suggéré les gestes en question. Bien sûr, j’adore qu’on me tripote les tétons au milieu d’un opéra ! C’est ce que je répondais tellement la question me semblait absurde ! »

 

Cet examen attentif des attributs et comportements passés ou présents de la victime, et la supposition sous-jacente que la victime ment, sont un grand classique dans les affaires sexuelles. Pour ne citer que quelques exemples, c’est ce qui a permis à Dominique Strauss-Kahn de voir abandonner les charges qui pesaient sur lui suite aux accusations d’agression sexuelle formulées par Nafissatou Diallo, les enquêteurs ayant conclu que celle-ci avait eu par le passé des comportements rendant son témoignage « non crédible ». Cela ne faisait que confirmer les doutes que d’aucuns nourrissaient au vu du physique a priori peu avenant de cette femme (une « bonne victime » de viol se doit d’être quand même un peu jolie). Déjà en 1897, Freud renonçait-il à admettre comme réels les récits d’incestes de nombre de ses patientes hystériques, préférant les considérer comme les fantasmes d’esprits malades. Une antienne, on vous dit.

 

On estime pourtant que seules 2 à 8 % des accusations de viol seraient fausses, sachant qu’environ 9 viols sur 10 ne feraient pas l’objet de plaintes. Pour 1000 violeurs, il y aurait donc 2 hommes faussement accusés de viol, 10 violeurs condamnés [1], et 988 victimes réelles oubliées.

 

Le silence comme réponse des interlocuteurs de la victime

 

Lorsqu’une personne se présentant comme victime d’une agression sexuelle parle, elle a besoin d’être crue, protégée et soutenue, comme on peut le lire sur le site Mémoire Traumatique de la psychologue Muriel Salmona.

 

Chloé Briot évoque avec amertume les conseils prodigués par certains proches à qui elle a parlé de ce qu’elle vivait : « " Attention, tu sais que cela risque de te retomber dessus ". Ou d’autres qui m’ont fait remarquer que mon agresseur avait 10 années de carrière de plus que moi et que je pesais moins que lui. C’est ça qui m’a bousillée. Et je pèse mes mots. » Ces premiers interlocuteurs ont donc plaidé la cause du silence et ont tenté de décourager la chanteuse de sortir de l’omerta. 

 

S’agissant de la protection de la chanteuse, les réactions des trois directeurs qui ont eu à intervenir dans l’affaire - Matthieu Rietzler (opéra de Rennes), le premier d’entre eux, Alain Surrans (opéra de Nantes) et Olivier Mantei (opéra comique) - sont l’objet d’une attention particulière puisqu’une obligation légale de protection pèse sur eux, en leur qualité d’employeurs. Ils ont d’ailleurs fait valoir leur droit de réponse dans un article publié par la Lettre du musicien le 20 août 2020. 

 

D’après cet article, le témoignage de Chloé Briot aurait été consigné par Matthieu Rietzler, un protocole mis en place pour éviter que les chanteurs se croisent hors plateau, et l’assistant du metteur en scène, ainsi que la régisseuse, chargés d’assurer une « surveillance particulière » des représentations. 

 

Il semblerait que le silence ait aussi été le refuge de ces sentinelles, puisque l’un des assistants à la mise en scène aurait dit à la soprano : « C’est quand même délicat d’appeler [le chanteur mis en cause] pour ça. » 

 

Enfin, Chloé Briot nous révèle que Matthieu Rietzler, de l’opéra de Rennes, tout en reconnaissant la gravité des faits à l’issue du récit qu’elle venait de lui faire, lui aurait « demandé de faire un choix. C’est-à-dire soit de lancer la procédure disciplinaire et l’enquête interne comme ça doit être fait, soit ne pas faire de vague et juste dire au chanteur d’arrêter ». A la veille de la première à Rennes, la soprano, sonnée par sa confession, n’a pas souhaité mettre en péril le spectacle et priver de travail l’ensemble du théâtre. « Ce n’était pas à moi, employée, de prendre cette décision ». Le chanteur aurait donc été convoqué le lendemain par le directeur, et les attouchements auraient cessé suite à leur entrevue. La chanteuse a eu la sensation d’être laissée « seule face à son agresseur », puisque elle ne pouvait être certaine que le comportement du chanteur changerait lors des représentations, les scènes de sexe prévues par la mise en scène n'ayant pas été supprimées.  

 

Pour finir, le troisième directeur interpellé par la chanteuse, Olivier Mantei, commanditaire de l’œuvre et initiateur de la production, a quant à lui décidé d’écarter le chanteur pour la suite de la tournée prévue à partir de 2023. Pour la première fois, le rouage implacable de l’omerta se trouvait enrayé, et le combat de la chanteuse récompensé : « c’est une bataille que j’ai presque gagnée... »

Le collectif issu du milieu lyrique à l'origine de l'enquête "sexisme et harcèlement sexuel à l'opéra"

[1] Egalitaria, Le mythe des fausses accusations de viol,

https://egalitaria.fr/2018/10/28/le-mythe-des-fausses-accusations-de-viol/

 

MàJ du 10/09/2020 : ComposHer ne dispose pas des moyens financiers pour s'assurer un conseil juridique. Nous avons donc à regret pris la décision de retirer un passage de cet article explicitant les mécanismes de l'omerta dans le milieu lyrique.