Ailsa Dixon – un renouveau musical

15 octobre 2020

« Les accords qui ouvrent le premier mouvement rappellent Debussy et Britten par leur timbre particulier et l’œuvre dans son ensemble a une saveur franchement impressionniste. L’admiration [de la compositrice] pour Fauré… est également patente dans le langage harmonique, tandis que le langage des chansons folkloriques et des hymnes anglais ainsi que les motifs mélodiques évoquant John Ireland et les romantiques anglais nous rappellent qu’il s’agit bien ici de l’œuvre d’une compositrice britannique dotée d’une vision musicale originale. »

Frances Wilson à propos des Airs of the Seasons, une sonate pour duo de pianos
Ailsa Dixon

Si on demandait aux lecteurs d’identifier l’œuvre dont parle cette critique, donnée pour la première fois en 2018 à St George’s Bristol, combien seraient capables de dire que la compositrice en question s’appelle Ailsa Dixon (1932-2017) ? D’ailleurs, combien auraient déjà entendu son nom ? 
 

Ailsa Dixon fait partie des nombreuses compositrices laissées de côté par l’histoire de la musique et qui font l’objet d’un intérêt nouveau. Elle n’a commencé à être reconnue qu’au cours des derniers mois de sa vie. Si ses œuvres ont été données à plusieurs reprises pendant les années 1980 et 1990 (notamment par Ian Partridge, Lynne Dawson et le Brindisi Quartet, sous la houlette de Jacqueline Shave), elles ont ensuite été complètement négligées durant plusieurs décennies. Et puis, en 2017, une œuvre restée à l’état de manuscrit pendant 30 ans a été choisie pour être créée dans le cadre du projet « Five15 » du London Oriana Choir, qui met à l’honneur le travail de compositrices. These things shall be, un hymne mettant en musique les vers d’un poème prophétique de John Addington Symonds, a été donné pour la première fois sous l’impressionnant toit de verre de la salle de concert qui ceint la quille du Cutty Sark, à peine cinq semaines avant la mort d’Ailsa Dixon.

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La pièce a été chantée à nouveau lors de concerts commémorant la Première Guerre mondiale à Londres et Bristol et semble sur le point d’entrer dans le répertoire choral, puisqu’elle sera donnée par plusieurs chœurs à Cambridge et Oxford et lors de festivals à Little Missenden et Romsey Abbey.

Five 15 au Cutty Sark, juillet 2017
Photo: London Oriana Choir / Kathleen Holman
Ailsa Dixon (milieu) à la création de  These things shall be en juillet 2017, entourée des compositrices Dobrinka Tabakova (à gauche) et Cheryl Frances Hoad (à droite)
Photo: London Oriana Choir / Kathleen Holman

Depuis sa mort, des découvertes faites dans les archives musicales d’Ailsa Dixon ont encouragé une succession de nouvelles représentations, notamment la création posthume des Airs of the Seasons en 2018 et d’un cycle de chansons pour soprano et quatuor à cordes, The Spirit of Love, qui a eu lieu en février 2020 à St George’s Bristol. Ses œuvres complètes pour quatuor à cordes devraient être enregistrées en 2021. Les manuscrits de ses partitions sont en cours de numérisation dans le cadre d’un projet mené en Finlande et visant à préserver les œuvres des compositrices délaissées. Le transfert de ses archives au centre Heritage Quay, qui accueille la British Music Collection, est également envisagé.

 

Ailsa Dixon est née Ailsa Harrison, dans une famille où la musique occupait une place très importante : un portrait de son ancêtre musicien Feliks Janiewitz (1762-1848), compositeur et violoniste polonais, cofondateur du premier Festival d’Edimbourg, trônait à côté du piano dans le cottage où elle a grandi. Elle a travaillé le piano avec Hilda Bor, obtenu son diplôme auprès de la Royal Academy of Music et étudié la musique à l’université de Durham au début des années 1950. L’université ne proposait pas encore de cours formel de composition, mais c’est à cette époque qu’elle a écrit sa première œuvre pour quatuor à cordes (aujourd’hui perdue). Il s’écoulerait ensuite plusieurs décennies avant qu’elle ne se remette sérieusement à la composition.

Ailsa (tenant un luth) et des contemporains à Durham au début des années 1950

Pendant cette période intermédiaire, elle s’est consacrée à l’enseignement, au chant et à la pratique du luth. Sa vie musicale a ensuite pris une nouvelle dimension en 1976, lorsqu’elle a entrepris une production de Theodora, l’oratorio de Haendel. Elle y interprétait le rôle-titre, sous la direction de son mari, Brian, entourée d’élèves de sa classe de chant. La fin du projet lui laissa un tel sentiment de manque que, pour combler le vide, elle se lança elle-même dans la composition d’un opéra. Letter to Philemon, basé sur un épisode de la vie de Saint Paul, a été joué en 1984 et a lancé la période la plus prolifique de sa carrière de compositrice.

Pendant les vingt années suivantes, elle a écrit trois quatuors à cordes (Nocturnal Scherzo, Sohrab and Rustum et Variations on Love Divine), de la musique de chambre, notamment une série de trois Fugues autour de sujets bibliques, et une sonate à quatre mains, Airs of the Seasons. Pour la voix, elle a composé de nombreuses chansons et duos, parmi lesquels Two Shakespeare Sonnets pour soprano et ténor et un cycle de cinq Songs of Faith and Joy pour mezzo-soprano et guitare. Son mari était guitariste, et ils jouaient ce cycle ensemble, avec d’autres pièces du répertoire des “luth songs” qui l’avait inspiré.
 

Écouter

Une des œuvres d’Ailsa Dixon qui a suscité le plus d’intérêt en France est Shining Cold, créée en 1986, une vocalise explorant les contrastes de sonorités entre la voix aiguë de la soprano, l’alto, le violoncelle et les ondes Martenot... Cette pièce sera d'ailleurs prochainement éditée et mise à disposition par ComposHer. Le programme de la première représentation met en lumière certaines des idées qui sous-tendent l’œuvre :

« Les langues anciennes comme le grec ou l’hébreu utilisent un seul mot pour désigner a) le souffle, b) le vent et c) l’esprit. Les trois s’entremêlent dans cette pièce. Un esprit interrogateur préfère habiter les aigus, les ondes semblant plus désincarnées que la voix, leur « sœur » mortelle soupirante. S’il existe une réponse à la question, elle est portée par le vent sous forme de fragments de sons d’un autre monde ou par la lumière vive qui illumine par moment ce paysage d’hiver ».

Shining Cold a été donnée pour la première fois avec l’œuvre pour quatuor à cordes Nocturnal Scherzo. Une note accompagnant les deux partitions dans les archives de la compositrice explique comment cette utilisation des images a fait partie de sa méthode de composition pour les deux pièces :

« Il me semble qu’aucune musique n’est complètement abstraite. Les pièces ne comprenant ni mot ni « programme » doivent être un condensé soit de l’expérience passée, soit des processus animant la psyché. Lorsque j’écris de la musique qui se veut abstraite, une exposition des thèmes principaux se forme avant que j’éprouve le besoin de questionner ce que je suis en train d’écrire. Après, j’ai des difficultés à continuer jusqu’à ce que j’interroge la signification de ces thèmes. Des images oniriques se forment dans mon esprit et c’est à partir de cette étape du processus que se développent des idées sur l’utilisation des thèmes. »

Parmi ses autres sources d’inspiration figurent les thèmes religieux, qui occupent une place importante dans son travail. Son grand-père était un théologien et un érudit. Les souvenirs des conversations qu’elle avait avec lui quand elle était enfant ont inspiré son opéra Letter to Philemon. Les textes de « Charity », une des chansons du cycle Songs of Faith and Joy, et de « Since by man came death », une de ses Fugues tardives autour de sujets bibliques, viennent de l'épître de Saint Paul aux Corinthiens. Elle a mis en musique de nombreux psaumes, composant notamment un hymne pour soprano et orgue ou piano, I will lift up mine eyes unto the hills (Psaume 121), et trois des Songs of Faith and Joy (Psaumes 126, 148 et 122), tandis qu’une autre des Fugues s’appuie sur le Psaume 137, « By the waters of Babylon ».

Écouter

Pour nombre de ses compositions, elle s’est inspirée de textes littéraires, des paroles en latin médiéval jusqu’aux mots de Shakespeare, Matthew Arnold et Walter de la Mare. Interrogée sur ses influences musicales, lors d’un entretien accordé peu de temps avant sa mort, elle évoquait « Fauré, pour la souplesse de ses harmonies, Britten, pour sa puissance d’évocation et d’empathie, et Bartók, car l’étude de ses processus de composition lorsque j’étais à Durham a éveillé un intérêt pour ses variations vibrantes de mesure et pour la souplesse des motifs musicaux », tout en précisant que « les Grands les surplombent tous ».

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Son intérêt pour le contrepoint est particulièrement évident dans les trois fugues instrumentales et dans les quatuors. Elle a souvent eu recours à cette technique pour représenter les interactions et l’apaisement d’émotions conflictuelles. Dans Letter to Philemon, une fugue d’adieu entrelace les élans contradictoires des quatre personnages principaux à un moment déterminant du drame, tandis que dans le Nocturnal Scherzo, le traitement contrapuntique des thèmes musicaux met en place une vision onirique dans laquelle deux personnages de la commedia dell’arte incarnent la lutte et la réconciliation entre les deux moitiés de la psyché.

À la fin des années 1990, son enthousiasme vis-à-vis de la composition semble avoir faibli. Dans une lettre datant de 2001 accompagnant les partitions de « Fire » et « Water » (deux duos tirés d’un cycle inachevé intitulé The Elements), elle écrit « Je vais peut-être maintenant faire une pause dans la composition ». Ces deux chansons se sont avérées faire partie des dernières œuvres qu’elle a composées. Comme beaucoup de compositeurs britanniques, elle attachait beaucoup d’importance aux lieux dans son écriture, et si un déménagement vers le Sussex quelques années plus tôt avait inspiré une chanson de joie profonde, New Home, une copie du manuscrit d’une des dernières Fugues laisse transparaître une nostalgie plus méditative pour un ancien foyer. Le psaume 137, interprété par de nombreux compositeurs comme un chant d’exil, a inspiré cette fugue. À la fin de la partition, elle a écrit les premiers vers :

By the waters of Babylon we sat down and wept;

We hung up our harps upon the willow:

How shall we sing the Lord’s song in a strange land?

« Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions ;

Aux saules de la contrée nous avions suspendu nos harpes ;

Comment chanterions-nous les cantiques de l’Éternel sur une terre étrangère ? »

Ces mots étaient suivis d’une dédicace entre parenthèses, « To Lincoln Green », la première maison où elle s’était installée et avait vécu après son mariage, construite dans l'Oxfordshire avec son mari, Brian, où ils avaient élevé leurs enfants et où elle avait écrit Letter to Philemon à l’aube de la période la plus fertile de sa vie de compositrice. A-t-elle interprété ce sentiment de perte et de déracinement comme un signe qu’il lui fallait suspendre sa harpe ?
 

La dernière représentation publique d’une de ses œuvres remontait déjà à plusieurs années, et pendant vingt-cinq ans sa musique ne fut pas entendue, jusqu’à ce que la partition de l’hymne These things shall be attire l’attention du chef d’orchestre Dominic Ellis Peckham et que des projets soient lancés en vue de la première au Cutty Sark en 2017. Cette représentation du London Oriana Choir s’inscrivait dans le contexte d’un projet plus large du chœur visant à mettre à l’honneur le travail des compositrices, et Peckham remarquait dans une interview récente que « permettre à Ailsa d’entendre sa pièce pour la première fois à la toute fin de sa vie est une expérience qui nous a fait prendre conscience de l’importance de notre projet [pour] la reconnaissance des nombreuses compositrices dont la musique a été négligée au fil des siècles ». The Spirit of Love a été créé en février 2020, lors d’un concert présentant également le quatuor à cordes en mi mineur d’Ethel Smyth, qui avait lui-aussi dû patienter plus de dix ans avant d’être donné pour la première fois. Ces événements, et le nombre croissant de concerts passés et à venir, sont un signe prometteur du renouveau musical d’une des nombreuses compositrices oubliées par l’histoire de la musique britannique du 20e siècle.

Josie Dixon

traduction Mathilde Rémy

Pour plus d'informations sur la musique d'Ailsa Dixon et sur les concerts à venr : www.ailsadixon.co.uk  

Ailsa Dixon sur YouTube : https://www.youtube.com/channel/UC_e_MxEZXrMQVdpd0YH5IYA/videos

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Un article sur les oeuvres pour quatuor à cordes d'Ailsa Dixon a été publié par Illuminate Women in Music en novembre 2019 : https://www.illuminatewomensmusic.co.uk/illuminate-blog

Nos remerciements vont à la British Music Society, qui a publié une première version (en anglais) de cet article dans leur Newsletter d’octobre 2019.