British cello works, le récital rêvé

Novembre 2019
Cello sonata in C minor- Ethel Smyth
Nine Bagatelles - Elisabeth Lutyens
Divertimento - Elizabeth Maconchy
Rhapsody - Rebecca Clarke
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Centaur

Idéal pour repenser la programmation d’un traditionnel concert chambriste, l’album « British cello works » sorti chez le label Lyrita offre un regard sur quatre compositrices anglaises des XIXe et XXe siècle ayant composé pour le duo violoncelle-piano, œuvres ici interprétées par Lionel Handy et Jennifer Hughes.

L’album commence par la Sonate pour violoncelle d’Ethel Smyth (1858-1944), personnalité dont l’histoire mérite d’être relatée dans ses grandes lignes. Elle fut la première femme étudiante à l’école de musique de Leipzig, où elle rencontra notamment Clara Schumann et Piotr Illitch Tchaïkovsky. Ce dernier admire en elle un talent prometteur et l’encourage à continuer dans cette voie. Reconnue par ses semblables, elle fut également une militante activiste du droit de vote des femmes (les fameuses suffragettes), et composa la March of the women, devenu l’hymne du mouvement, qu’elle dirigera même en prison.

Cette sonate commence par un “Allegro appassionato”, dans un élan romantique qui rappelle ceux des compositeurs que Smyth croisa en Allemagne. Suivent un “Allegretto” mesuré, où le piano, très en retrait, accompagne plus qu’il ne dialogue, et un Andante qui commence tout en douceur et en tendresse, avant de faire entendre au violoncelle des moments passionnés et douloureux. Ces deux mouvements lents, bien qu’empreints d’un romantisme évident, semblent pourtant parfois manquer de montée en puissance, d’envol. Cette impression est vite effacée par le “Rondo”, enlevé et fougueux. Le violoncelle monologue ici souvent plus qu’il ne dialogue, dans un enchaînement de phrases davantage que dans une longue mélodie. Un style personnel qui mérite cependant d’être redécouvert.

Après une œuvre au format classique, le Divertimento pour violoncelle et piano révèle une autre approche de l’effectif. Elisabeth Maconchy (1907-1994) fut notamment influencée par Bartok, dont on retrouve le caractère rythmique affirmé dans chacune des cinq mouvements composant ce divertissement. La “Sérénade” s’ouvre sur un ostinato au violoncelle quasi hispanisant, fil conducteur repris et développé par les deux instruments, avec des variations brusques de rythmes. Une écriture qui donne parfois l’impression qu’un des musiciens improvise sur cette base. Le second mouvement, "Golubchik" - un nom qui fait référence à un surnom affectueux russe - commence pourtant brusquement et fait dialoguer un motif de triolets avec une simple mélodie. Alors que “The clock” fait de nouveau appel à un ostinato du violoncelle qui imite les sonorités mécaniques d’une horloge, “Vigil” est au contraire une marche lente et grave marquée par l’écho d’une même note répétée, tel le glas lointain d’une procession. L’œuvre se clôt sur une “Masquarade” enlevée, où le violoncelle et le piano virevoltent dans un mouvement énergique à deux mélodies.

Elisabeth Maconchy fut également une personnalité remarquable. Prolifique (un corpus de plus de 200 œuvres, avec une affection pour les quatuors à cordes), elle fut tôt remarquée et reconnue. Dans une époque où compositeurs d’avant-gardes et femmes compositrices ne bénéficiaient pas d’une véritable reconnaissance de la part des éditeurs, elle co-fonda une série de concerts à Londres permettant aux jeunes compositrices (dont elle-même) de faire jouer leurs œuvres. Une organisation originale, démocratique et non hiérarchique en avance sur son temps à la création de laquelle participa également Elisabeth Luytens, dont les Neuf bagatelles, autre série de pièces courtes, succèdent à celles d’Elisabeth Maconchy. Ces neuf brèves musicales illustrent l’influence de la musique sérielle sur son œuvre, la compositrice ayant importé en Grande-Bretagne sa propre vision de la technique de Schoenberg. Sans effet superflu, cette petite suite est faite dans un grand dépouillement pour un dialogue intime entre le violoncelle et le piano.

D’intimité, il est aussi question dans la dernière œuvre de l’album, la Rhapsodie pour violoncelle et piano de Rebecca Clarke (1886-1979). Figure majeure de la musique anglaise de l’entre-deux-guerres, celle qui est notamment connue pour ses œuvres pour alto livre ici une de ses œuvres composées au sommet de sa carrière, en 1923. De forme assez libre, la rhapsodie s’ouvre sur une note répétée dans les graves au piano, avant que le violoncelle ne développe une mélodie sombre et mystérieuse. Un caractère pesant qui empreint la première partie de l’œuvre. Brusquement, suite à un accord brutal du piano, les instruments s’éveillent dans un tempo soutenu. Le violoncelle se fait soudain nerveux, dans un jeu de question-réponse et d’écho avec le piano, avant de petit à petit retomber dans la torpeur du début, l’œuvre, originale dans sa construction, se clôturant de la même façon qu’elle débute. 

Duo complice et équilibré, Lionel Handy au violoncelle et Jennifer Hughes au piano défendent avec conviction un programme exigeant qui illustre toute la richesse d’un répertoire injustement oublié ou ignoré. Un travail à saluer et à partager, toutes les compositrices n’ayant pas bénéficié, comme Rebecca Clarke, de la création d’une société (la Rebecca Clarke Society) fondée pour promouvoir, éditer et enregistrer leur répertoire*. La Rhapsodie ici présentée ne fut ainsi enregistrée pour la première fois qu’en 2000 !

 

 

Amaury Quéreillahc

 

*Nous conseillons à cet égard la lecture du blog Hensel Project, consulté pour l’écriture de cette critique, qui consacre plusieurs articles à des compositrices anglaises mais pas uniquement, et tenu par une musicienne et professeure engagée, la violoncelliste Rachel Watson. Lien : https://henselproject.wordpress.com/ 

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