Un concert d'ouverture comme les autres ?

4 septembre 2019 - Philharmonie de Paris

Après un été marqué par les festivals où nombres de musiciens ont brillé de mille feux, l’heure de la rentrée a sonné pour les salles parisiennes. La Philharmonie de Paris a ainsi rouvert ses portes pour le concert d’ouverture de l’Orchestre de Paris le mercredi 4 septembre. Un concert particulier à plus d’un titre.

Une soirée réussie

L’Orchestre de Paris, formation permanente de l’institution, était placé sous la direction de la cheffe américaine Karina Canellakis. Dans le Prélude à l’acte I de Lohengrin, l’orchestre, pas encore sorti de la torpeur de l’été, fait entendre quelques approximations mais s’éveille petit à petit au gré de la partition. A la baguette, Canellakis, toute en émotion maîtrisée, dirige sereinement, le sourire aux lèvres.

Une autre œuvre de Wagner continue le concert : les Wesendonck-Lieder. La chaleur de la voix de la soprano Dorothea Röschmann convient à merveille à ce répertoire qu’elle connaît bien. Canellakis sait quant à elle s’effacer au profit de la soliste, l’accompagnant tout en douceur.

C’est véritablement avec la Suite n°2 de Daphnis et Chloé de Ravel que l’orchestre retrouve toute son énergie et ses couleurs : les cordes mises en avant dans « Le lever du jour », les vents en retrait dans des pianos de velours. Les solistes de l’orchestre déploient tous leurs talents et qualités, tandis que l’on retrouve avec toujours autant de plaisir le Chœur de l’Orchestre de Paris à l’incroyable homogénéité. Du haut de son tremplin, Canellakis surveille, lie, accompagne toute en souplesse mais toujours en contrôle. Puis, peu à peu, de la fin de la Pantomime jusqu’au bout de la « Danse Générale », on la voit plus présente, son visage s’animant au fur et à mesure que la bacchanale monte en intensité, jusqu’au final grandiose où visiblement prise par l’extase de ce chef-d’œuvre du répertoire orchestral, elle se laisse enfin aller et emporter. A ce moment, ce qui semblait évident depuis le début du concert éclate au grand jour : il y a une complicité, une communion véritable entre la cheffe et les musiciens de l’orchestre.

Après un entracte permettant à chacun de reprendre son souffle, la deuxième partie est consacrée au Concerto pour orchestre de Bartok. Une œuvre chère à la cheffe, qu’elle a aussi jouée comme violoniste. Une pièce également complexe qui fait briller tous les pupitres de l’orchestre. Canellakis montre tout son savoir-faire pour mener de bout en bout une partition ardue, rebondissante et rythmiquement instable, et arrive à tirer de ses musiciens de belles sonorités sans laisser de temps de battement entre les mouvements, qui s’enchaînent vite pour garder l’intensité et le caractère de l’œuvre. Le final est mené avec panache et force.

Du panache, c’est ce qui a pu faire défaut dans cette pourtant très belle soirée d’ouverture, avec un programme qui a réservé des moments d’émotion et d’enthousiasme à un public poli ne remplissant pas tout à fait la totalité de la grande salle Pierre Boulez. Il a sans doute manqué d’explosivité et de prise de risques dans la programmation et l’interprétation, pourtant animée par le courant évident qui passait entre la cheffe et les musiciens (ceux-ci l’ont applaudie lorsqu’elle leur faisait signe de se lever une nouvelle fois). Karina Canellakis s’est montrée adroite et parfaite technicienne du début jusqu’à la fin, mais on aurait aimé voir davantage la chef survoltée, à la limite de la transe, trépignante et en extension qui nous a tant marqués dans les passages bouillonnants de Ravel et Bartok, utilisant sa baguette comme une continuation de son corps plus que comme un métronome (comme elle a pu le faire au début du concert).

 

Une soirée symbolique

Le choix de Karina Canellakis comme cheffe n’avait rien d’anodin. Il était totalement justifié au vu de son expérience, de ses qualités artistiques et de son charisme, mais il s’inscrit également dans une démarche plus vaste de la Philharmonie, qui tente de programmer de plus en plus de femmes. 

 

Face au questionnement sur la place donnée à celles-ci dans le secteur musical (pourquoi notamment trouve-t-on aussi peu de cheffes d’orchestres et directrices artistiques de phalanges symphoniques ?), la Philharmonie montre l’exemple. Les emprunteurs quotidiens du métro parisien auront ainsi pu voir les grandes affiches pour le concert de rentrée avec la photo de Karina Cannellakis.

 

Un volet communication tout aussi important que celui des nominations. Cette diffusion permet de normaliser, dans l’inconscient des spectateurs, le fait qu’une femme autant qu’un homme puisse diriger un orchestre symphonique. Que l’on soit militant actif ou simple mélomane, l’avis que nous avons ou non sur un phénomène social dépend avant tout du regard que l’on y porte. 

La Philharmonie ne s’arrête heureusement pas à une symbolique de façade. Tout au long de la saison, plusieurs femmes cheffes seront présentes, notamment à la tête de l’Orchestre de Paris, orphelin de directeur artistique depuis le départ de Daniel Harding. Marin Alsop et Susanna Mälkki, entre autres, dirigeront également la phalange cette année.

Le directeur général de la Philharmonie, Laurent Bayle, n’a pas manqué de souligner dans son avant-propos à la saison que les femmes seront plus justement représentées en tant qu’interprètes et cheffes tout au long de l’année, ainsi que lors du week-end « Elles » (du 19 au 22 mars 2020). L’institution accueillera notamment le premier concours international de jeunes cheffes d’orchestre, dans le jury duquel on retrouvera la cheffe Claire Gibault, figure emblématique de l’activisme féministe dans ce secteur. 

Autre initiative à remarquer, de l’autre côté de Paris, à la Seine Musicale : le concert d’ouverture verra l’Orchestre National d’Île-de-France dirigé par Anna Rakitina. Un effort louable au vu d’une programmation de concerts nettement moindre. 

Osons espérer que les salles et festivals de France et d’ailleurs continueront ce mouvement dans les années à venir, pour qu’à terme il ne vienne à l’esprit de personne de remarquer avec étonnement, approbation ou désapprobation qu’une femme est à la baguette.

Amaury Quéreillahc

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