Compositrices, l'égalité en acte

Editions MF - 12 février 2019

C’est par une intrigante couverture que s’offre à nous la toute nouvelle collaboration des Éditions MF et du CDMC (Centre de Documentation de la Musique Contemporaine). À travers des jeux d’ombre et de lumière, de regards et d’écoute, Compositrices, l’égalité en acte nous propose un zoom sur une profession trop souvent éclipsée : celle de compositrice. En 2017 déjà, une précédente collaboration (La Mémoire en acte, quarante ans de modernité musicale) avait mis à l’honneur six compositrices actives en France. Deux ans après, le constat reste implacable : où sont les femmes ? « Aujourd’hui, les compositrices ne représentent que 10% de cette profession, et leurs œuvres n’atteignent même pas 1% des programmations musicales » ; des mots d’introduction préfacés par Françoise Nyssen qui donnent le ton de l’ouvrage. Un manifeste donc ; un pavé dans la mare (469 pages !) dont nous osons espérer que les remous agiteront les lignes stagnantes d’une eau qui dort. Le CDMC profite donc de son fond documentaire et d’un appel à de nombreux auteurs (pas moins de 28) pour publier non pas de simples biographies mais de véritables clefs    d’entrée    dans    l’univers   de   cinquante - quatre

compositrices. Un panel d’auteurs et autrices aux horizons variés : musicologues, compositeurs et compositrices, philosophes, journalistes ou encore interprètes. Il s’agit de portraits de compositrices diverses : par leur esthétique, leur âge, leur nationalité d’origine. Leur point commun, qui a justifié cette sélection : être actives sur le sol français ces vingt dernières années. Parmi elles, citons à titre d’exemple Édith Canat de Chizy, Isabelle Aboulker, Claire Renard, Kaija Saariaho, Camille Pépin, Olga Neuwirth ou encore Graciane Finzi.

 

Très astucieusement c’est dans cette variété que se propose une restauration du statut des compositrices face aux compositeurs : pour construire une « égalité en acte », il faut penser la diversité. Une chose est sûre, ne serait-ce que pour ces articles, il s’agit d’un livre à acheter de toute urgence car certains portraits sont tout bonnement passionnants. Mais la vertu de cet ouvrage ne s’arrête pas là : une première partie de quatorze articles regroupés sous le titre de « Penser l’égalité » donne de nombreuses pistes de réflexion nouvelles sur les problématiques qui nous occupent ici à ComposHer.

 

Il est bien entendu exclu de résumer ici le contenu de ces articles, mais nous pouvons tout de même mettre en appétit quelques lecteurs·rices futurs. Le premier de la série, « la voix comme figure de l’émancipation » est un article philosophique de Geneviève Fraisse. Il tourne la question de la composition autour de la notion de voix, comme métaphore du style, comme outil de médiation. Un excellent article de Jacques Amblard, « Exceptions, protections : champions et boucliers » donne des clefs méthodologiques sur les raisons qui font qu’une compositrice passe à la postérité. Cet article invite à la réflexion car cette question de « marketing » se pose aussi crûment, quoique d’une autre manière, chez les compositeurs. Florence Launay déjoue la conception d’une progression lente du statut des compositrices, pour nous proposer plutôt une perte de vitesse à partir du 19e siècle dont nous tentons encore de nous remettre. David Christoffel joue avec les dictionnaires à travers une analyse historique du mot « compositrice ». Une étude sociologique de David Verdier nous parle de programmation des compositrices et donne des points de comparaison avec le Royaume-Uni. Geneviève Mathon évoque la diversité stylistique des compositrices, qui va de pair avec la remise en cause de genres masculin/féminin (en effet, style et genre sont synonymes dans la rhétorique latine, comme traduction de genus ; il n’y aurait donc pas un genre femme mais une diversité de parcours féminins).  François-Gildas Tual introduit son article par une question difficile : les compositrices, en temps que femmes ont elles un rapport singulier au répertoire pour enfants ? Sans y répondre, il y esquisse des réflexions à travers les parcours d’Isabelle Aboulker, de Graciane Finzi et de Coralie Fayolle. Frédérick Duhautpas analyse l’écoféminisme sonore, à la croisée de deux revendications, féminisme et écologie : ces luttes contre la domination s’articulent à travers l’exemple d’Hildegard Westerkamp. Vita Gruodyté nous parle d’un genre lituanien surprenant : les Sutartines. Dans un pays où le catholicisme garde des empreintes de paganisme, ces « musiques de sorcières » montrent un répertoire ancien dédié aux femmes, et sa réappropriation par les compositrices lituaniennes. Un dernier article propose une représentation des compositrices contemporaines dans la presse française et allemande, mais a du mal à aboutir à un résultat convaincant en ne se limitant qu’au cas de Saariaho dont il est difficile de tirer des généralités.

 

La forme même de la succession d’article ne peut éviter d’inévitables redondances. De plus, il faut bien constater quelques inégalités entre des articles de haute volée et d’autres dont il est plus difficile de tirer des conclusions. Mais aucun ne laisse indifférent, et tous invitent à la réflexion, voire surprennent.

 

En somme, il s’agit d’un livre à lire de toute urgence : pour les mélomanes à travers les cinquante-quatre biographies, véritables entrées dans l’univers de ces compositrices ; pour les musicologues et chercheurs, à travers la diversité des articles proposés ; pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à la cause féministe, à travers un ouvrage passionnant.

 

Sur la photographie de Mariana Yampolsky, reproduite en couverture, c’est aussi nous qui sommes regardés. La balle est aussi dans notre camp.

 

Marinu Leccia

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