Michèle Reverdy :

"J'ai l'impression que l'oeuvre s'écrit sans moi..."

A elles de s'exprimer ! Nous invitons une femme du milieu de la musique classique, une personnalité qui nous a touchés, captivés, surpris, et qui nous parle de son parcours ou de l'actualité musicale. 

Chez ComposHer, nous avons une immense admiration pour l'audacieuse Michèle Reverdy, l'une des artistes pionnières de la seconde moitié du XXème siècle, élève de Messiaen, infatigable compositrice de multiples opéras. Pour nous, elle revient sur un parcours exceptionnel et sur les combats de la création contemporaine.

Vous êtes née en Egypte, vous avec été pensionnaire à la Casa Velasquez de Madrid, et aujourd’hui vous vivez en France. Comment ces différentes cultures ont-elles influencé votre écriture ? Avez-vous observé des différences dans la perception de la musique dans ces différents pays ?

Je ne me rends pas compte des influences que les paysages d’un pays spécifique pourraient avoir sur moi. Je ne pense pas que cela m’influence dans ma musique. Et d’ailleurs je me demande toujours d’où vient toute cette musique que j’ai en moi…. Quand je termine une oeuvre, j’ai l’impression d’être vide et de ne plus jamais pouvoir à nouveau écrire. Mais quinze jours ou trois semaines après, cela revient, et c’est une espèce de fleuve qui s’alimente seul. J’ai l’impression que l’oeuvre s’écrit sans moi, que mon crayon écrit seul. Bien sûr, j’interviens un peu, pour la construction, la recherche des matériaux. De même, l’oeuvre s’arrête seule, elle impose sa fin. Je ne peux donc pas reconnaître d’influence des différents pays... En revanche, je peux parler des influences des compositeurs !

Parlons donc des compositeurs qui ont influencé votre imaginaire musical. Que retenez-vous de l’enseignement que vous avez reçu à Paris auprès d’Olivier Messiaen ? Quelles autres influences retiendriez-vous ?

Messiaen n’est pas celui qui m’est resté le plus longtemps en tête. J’en ai même eu une overdose, j’ai analysé toute l’oeuvre pour piano et orchestre, quelques oeuvres vocales... Celui qui m’a influencé quand j’étais toute petite, c’est Mozart. C’est par lui que tout a commencé, surtout la composition d’opéra. Ensuite Debussy, Ravel, et Bartok, car je les ai travaillés au piano avec mes différents professeurs entre 12 et 15 ans. Et puis j’ai  découvert Berg, Monteverdi et tant d’autres. J’avais fait une liste des compositeurs “incontournables” quand j’étais professeur d’analyse au Conservatoire : elle commençait avec Machaut, Dufay, Monteverdi, et s’étendait jusqu’à Berg, Dutilleux, Berio, Messiaen, Ligeti !

Vous avez longtemps enseigné au Conservatoire de Paris bien sûr, mais auparavant, vous avez été professeur de musique au lycée dans les années 60-70. Pourquoi avoir choisi cette voie ? Quel a été votre parcours ensuite ?

J’avais tout simplement besoin de gagner ma vie : j’aurais voulu être pianiste, mais on m’a fait comprendre que cela était impossible. Mes parents m’ont poussée à passer le bac, et j’ai pu ensuite préparer le CAPES de musique (CAEM à l’époque) au lycée La Fontaine. Bien classée aux concours, j’ai été nommée non loin de Paris, ce qui m’a permis de commencer de réelles études musicales en écriture, avant de rejoindre la classe de Messiaen. Mais j’étais de loin l’élève la plus âgée. J’ai composé ma première oeuvre “valable” en 1974, mon premier opéra en 1980 - Le Château, que j’ai pu écrire grâce à la Casa Velasquez, où j’étais pensionnaire. C’est une grande pièce avec un orchestre conséquent - notamment des bois par 3 (sur le modèle de Messiaen) - que j’ai proposée à plusieurs directeurs d’opéra… Sans succès, on accusait notamment mon orchestration trop volumineuse !

 

Pendant vos études, avez-vous abordé la musique des compositrices ?

Non, car il me semble qu’à l’époque, on ne les connaissait pas ! En tout cas, elles n’étaient jamais étudiées au conservatoire. Les seules qu’on connaissait un peu, Nadia Boulanger ou Germaine Tailleferre, ne me semblaient pas si intéressantes, à côté des hommes de leur génération... Des années plus tard, j’ai entendu Clara Schumann, un sacré tempérament, et Fanny Mendelssohn, grâce au festival Présences féminines, ou d’autres compositrices encore, plus anciennes. Mais, à l’époque, les partitions elles-mêmes étaient difficilement trouvables. N’oublions pas que la même chose peut arriver aux compositrices d’aujourd’hui, dont les partitions sont chez des éditeurs qui ne les rendent pas forcément très accessibles…

Vous-même, vous vous dites souvent compositeur, plutôt que compositrice.

En fait, ça m’est égal ! On disait compositeur et cela me convenait parfaitement, parce que j’aurais bien aimé ne pas parler de ça. Mais c’est vrai aussi que je me suis beaucoup battue, plus qu’un compositeur...

 

Vous êtes notamment l’une des rares compositrices à vous être abondamment attaquée au genre de l’opéra. Pouvez-vous nous parler de vos dernières créations ?

En effet, j’ai écrit sept opéras ! Deux d’entre eux ont été créés en 2019, l’un en Suisse, Les ombres du minotaure,  l’autre à Toulon sur les Cosmicomics d’Italo Calvino. Les 2 ont eu beaucoup de succès. Les ombres du minotaure sont une commande du chanteur baryton Francesco Biamonte et du Théâtre Controluce, un théâtre d’ombres de Turin. Ils avaient envie de créer une oeuvre contemporaine sur un sujet mythologique. Quand ils me l’ont proposé, j’ai dit oui tout de suite, fascinée par la possibilité de travailler avec un théâtre d’ombres ! Un jeune auteur suisse, Julien Mages, nous a écrit un livret sur mesure, pour 3 chanteurs : Ariane (Clara Meloni), Thésée (Fabien Hyon) et Dédale (Julien Clément). Gérald Durand nous a aidés pour la danse, et les musiciens du Nouvel Ensemble Contemporain ont réalisé un travail fantastique, ainsi que Francesco Biamonte qui s’occupait de la direction artistique et de la mise en scène. Tout s’est très bien passé, c’était un véritable bonheur. L’opéra a été joué plusieurs fois à Vevey et une fois à Neuchâtel, avec des salles combles.

Les Cosmicomics, j’y pense depuis très longtemps. J’avais déjà adapté l’une des nouvelles, Un signe dans l’espace, à la demande de Mireille Laroche (La péniche Opéra), et ce pour un ensemble orchestral bizarre - trois clarinettes, un alto, deux chanteuses, une contrebasse - choisi par Frédéric Stohl, contrebassiste de l’Intercontemporain, qui voulait jouer son instrument et jouer le rôle du conteur Qfwfq. J’avais bien aimé cette création, mais en même temps, j’étais restée sur ma faim car je ne trouvais pas ma musique assez intéressante. Cependant, j’avais adoré Calvino, et comme j’aime aussi beaucoup l’Italie, cela m’a trotté longtemps dans la tête... Après Médée, mon cinquième opéra, tragique comme les précédents, j’avais envie d’écrire un opéra bouffe. J’ai eu l’idée de reprendre les Cosmicomics, et d’en faire un opéra bouffe en italien, à l’italienne. J’ai choisi deux nouvelles, Un segno nello spazio, et une autre, Tutto in un punto… Et j’ai écrit sans avoir de commande. Claire Bodin s’est proposée pour le monter et a pu trouver le moyen de le faire à l’opéra de Toulon. Francesco Biamonte, à nouveau, a été choisi pour le rôle de Qfwfq, les 2 chanteuses étaient Albane Carrère et Mélanie Boisvert, et la direction d’orchestre était assurée par Léo Warynski. Là aussi ce fut un grand bonheur.

Vous collaborez beaucoup avec Claire Bodin et le Festival Présences Féminines.

Bien sûr ! En 2019 par exemple, j’ai écrit une pièce pour le Trio Sora - 3 musiciennes extraordinaires qui interprétaient aussi un trio de Clara Schumann, magnifique, et un de Fanny Mendelssohn, une musique pleine de trouvailles. J’ai une fois encore remarqué que Fanny était peut-être plus moderne que Félix, son frère, qu’elle l’a sans doute influencé… de même que Clara a pu influencer Robert et corriger ses partitions. Tant de musiciennes qui ont été littéralement étranglées par la pression sociale : Gustav Mahler avait interdit à Alma de composer alors que les quelques Lieder qui nous sont parvenus sont très beaux ! Et quand elles avaient le droit d’écrire, elles étaient cantonnées aux petites formes... En termes d’opéra, par exemple, je ne connais que les oeuvres de Amy Beach, d’Augusta Holmès - dont je trouve le style pompier - et bien sûr de compositrices baroques. Malheureusement, peu d’oeuvres ont été publiées et conservées...

Justement, comment vos oeuvres sont-elles conservées ? 

Mathias Auclair, directeur du département musique de la BNF, fait un travail considérable auprès des musiciens contemporains afin de recueillir leurs manuscrits et archives. Il a par exemple récemment racheté le manuscrit des Métaboles de Dutilleux. C’est donc lui qui m’a proposé de déposer mes manuscrits. En tant que française, je suis honorée que mes oeuvres figurent à la BNF !

Pensez-vous que l’on fait assez pour préserver la musique contemporaine aujourd’hui ? 

Je ne peux qu’être consternée par certaines évolutions récentes. Par exemple, la musique contemporaine occupe une place toujours plus réduite sur les grilles de France Musique. Je trouve qu’à la Philharmonie, il y a également très peu de musique contemporaine, et très peu de créations, ce qui est vraiment dommage. Mais de beaux moments subsistent bien sûr : j’y ai entendu le Concerto pour violon de Peter Eötvös avec l’Orchestre de Paris et Isabelle Faust, et ça, c’était magnifique. 

Propos recueillis par Florence Gluckman et Clara Leonardi

Transcription par Florence Gluckman, Clara Leonardi et Marie Humbert

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