I Gemelli & Emiliano Gonzalez Toro - Vespro - Cozzolani

Mai 2019
Vêpres - Chiara Margarita Cozzolani
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Naïve

La vie de Chiara Margarita Cozzolani demeure relativement obscure : née à l'aube du XVIIè siècle, en 1602, elle est envoyée à ses dix-huit ans au couvent Santa Radegonda de Milan, à l'instar de la majorité des jeunes filles de bonne famille de la société milanaise. Ayant vraisemblablement bénéficié d'une éducation musicale grâce à son cadre familial, elle continue à composer et à chanter à son entrée au monastère, lequel fut d'ailleurs très réputé pour sa musique tout au long du siècle – au point de causer la désapprobation de l'évêque Alfonso Litta, en fonction à Milan de 1652 à 1679. Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette compositrice et sur le contexte historique de Sainte-Radegonde ; mais passons, sans plus tarder, à la musique. 

 

À l'origine de ce disque, Emiliano Gonzalez Toro, ténor et directeur du jeune ensemble I Gemelli – consacré à la musique vocale du XVIIe siècle. Il raconte avoir découvert les partitions de Chiara Margarita Cozzolani à l'issue d'une tournée : 

 

« Durant mes répétions, Mathilde [Mathilde Etienne, soprano et co-conceptrice du disque], qui m’accompagnait, en profitait pour écumer les bibliothèques de la région. Elle a récupéré et copié énormément de partitions. Quand nous sommes rentrés, nous avons commencé à faire le tri et nous sommes tombés sur la musique de Chiara Maria Cozzolani […].  En commençant à lire ses partitions, j’ai compris que nous tenions là quelque chose d’exceptionnel ». 

 

Ce disque, sobrement intitulé Cozzonali : Vespro, est ainsi le fruit d'une recherche musicologique de belle ampleur, conduisant, dans le produit final, à d'heureux parti-pris : l'orchestration n'est pas – ou très peu – précisée, l'ensemble des psaumes pourrait constituer plusieurs vêpres, certains psaumes sont écrits en plusieurs versions, parfois très différentes. Et, de tous ces paramètres, les choix opérés s'avèrent fort pertinents. Commençons par le plus général : le choix des psaumes. Emiliano Gonzalez Toro, assisté de Mathilde Etienne, ont opté pour des vêpres à la Vierge, ce qui ne manque pas de nous rappeler celles, bien connues, de Monteverdi. Ce n'est pas anodin : ainsi, Cozzolani est placée dans l'héritage monteverdien, à raison, d'une écriture de la prière qui se teinte de dramatique. Concernant le choix des interprètes, l'ensemble I Gemelli fait le choix de chanter avec un choeur mixte, s'inscrivant de ce point de vue en porte-à-faux avec l'unique autre enregistrement de ces Vêpres ; mais laissons, pour justifier ce parti, la parole à Emiliano Gonzalez Toro, qui en parle très justement : 

 

« Il existait une édition réalisée pour un groupe d’Américains qui avaient enregistré la majorité de ces pièces dans les années 90 avec un chœur exclusivement féminin. Or, quand on lit la partition, écrite pour voix mixtes, et qu’on entend cet enregistrement, on se rend compte d’un important déséquilibre puisque les voix de basse étaient chantées par des altos et celles de ténor par des sopranos, ce qui crée une relation compliquée avec le continuo, lequel joue à sa hauteur normale – le violoncelle, par exemple, évolue dans sa tessiture naturelle. Cela crée un énorme déséquilibre, [...] Les parties de basse deviennent beaucoup trop graves pour les altos, puisque cela descend à la cave, ce n’est donc pas du tout évident, alors que si on utilise des voix mixtes, tout s’équilibre immédiatement ». 

 

Le dernier choix central d'ordre stylistique tient à l'instrumentation : là aussi, l'expertise du ténor quant au répertoire vocal italien du XVIIe est très précieuse, et le résultat se révèle à la hauteur de nos attentes. Non seulement une certaine fidélité historique est respectée (de ce que, du moins, nous pouvons connaître du contexte milanais) ; mais le travail de coloration instrumentale va heureusement plus loin ; et dès la première plage du disque, « Domine ad adjuvandum me festina », diverses entités instrumentales dialoguent, solistes, choeurs, cuivres brillants, bois ronds, duos, trios, mixtes et non mixtes. Cette richesse instrumentale sert à merveille la musique de Cozzolani, très théâtrale dans son écriture, aux changements de texture volontairement soudains, et dont la fidélité au texte est un des éléments centraux : le « Dixit Dominus » (psaume 110, 109 selon la numérotation grecque) est un sommet de dramaturgie musicale, alternant segments glorieux (il s'agit d'un psaume royal, rappelons-le, très souvent mis en musique) et phrases plus intimistes. Une entrée en matière en somme éclatante, servie par un accompagnement juste assez emphatique pour offrir de très beaux effets d'amplification. 

Toutes les plages mériteraient d'être mentionnées, mais puisque cela serait trop long, permettons-nous de n'en citer que quelques-unes : « O Maria, tu dulcis », intime, pour le mariage du ténor avec son continuo et ses très beaux ornements, « Salve, o regina », pour son duo en imitation et les retards qui en sont issus, « Laetatus Sum », laudatif et joyeux, « O quam bonus est », pour ses longues ritournelles instrumentales, pour ses modulations audacieuses conjuguées par les deux solistes Alicia Amo et Natalie Perez, et dont l'interprétation dégage une liberté certaine. Et enfin : « Magnificat Secondo », qui clôt le disque, ne saurait être passé sous silence ; non seulement choix pertinent tant pour sa signification dans la liturgie que pour sa cohérence musicale, son interprétation brillante en fait une très belle conclusion, en une belle synthèse de l'écriture pleine de finesse de Cozzolani. Homophonie, écriture en imitation, mélismes, tuilages, déclamation rapide, solennelle, style fleuri, drame et recueillement, tout s'y tresse admirablement. 

Le disque contient aussi un morceau de Caterina Assandra, organiste et compositrice, à peu près contemporaine de Monteverdi, et dont l'écriture – on le sait peu – fut très innovante pour son époque. « Duo Seraphim » est d'ailleurs l'une des pièces maîtresses de son œuvre, écrite pour trois voix et continuo : l'interprétation d'I Gemelli, qui opte pour des voix masculines et un continuo riche, occupant une place assez conséquente, est sublime, indéniablement, et offre à la pièce un espace sonore très large, qu'elle mérite. Particulièrement, écoutez avec attention l'ampleur donnée à la texture sur le très beau « Sanctus », et ses vocalises en imitation sur un mouvement descendant. 

 

C'est en comparant ce premier opus d'I Gemelli aux précédentes interprétations de Cozzolani que l'on réalise l'ampleur et la qualité du travail réalisé : la compositrice est sans conteste l'une des grandes figures oubliées du XVIIe ; il fallait un disque de cette trempe pour lui rendre justice. 

Salomé Coq

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