Ruth Gipps - Orchestral works

5 octobre 2018

BBC National Orchestra of Wales
Rumon Gamba
CHANDOS Records

Premiere recordings

Être un compositeur reconnu relève d’un certain nombre de facteurs : talent, génie, parcours, réseau, sexe, médiatisation, et d’autres encore. En France, Ruth Gipps est totalement inconnue. Elle part en effet avec un certain nombre de handicaps : non seulement c’est une femme, mais qui plus est britannique …

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Pourtant, le Royaume-Uni lui-même semble avoir depuis trop longtemps négligé cette compositrice. Née en 1921 sur la côte sud de l’Angleterre, à Bexhill-and-Sea, elle y suit sa première formation musicale à la Bexhill School, où sa mère est principale. Elle entre rapidement au Royal College of Music en piano et en composition, où elle suivra notamment les cours de Ralph Vaughan Williams. Son parcours académique est idyllique, elle rafle de nombreux prix de composition, notamment en 1942 pour sa First Symphony, date à laquelle son poème symphonique Knight in Armour est joué aux BBC Proms. La suite de l’histoire est pourtant moins rose : après ces débuts prometteurs, les portes semblent se fermer pour celle que l’on surnomme « Wid ». Hautboïste remarquée pendant la guerre au City of Birmingham Symphony Orchestra, elle devra renoncer à son poste à la demande de George Weldon, puis sera licenciée de son nouveau poste de cheffe de chœur du CBSO lorsque Weldon lui-même sera mis sur la touche. L’évolution professionnelle de « Wid » Gipps met en lumière le sexisme présent dans le milieu symphonique d’après-guerre. Pour faire sa place, elle sera obligée de monter ses propres ensembles qu’elle dirigera : en 1955 le London Repertoire Orchestra ; en 1961 le Chanticleer Orchestra. Elle sera par la suite professeur au Trinity College, au Royal College, ainsi qu’à Kingston Polytechnic.

 

Les premières compositions de Gipps reflètent l’esthétique de l’école pastorale menée par Vaughan Williams : une orchestration de tradition romantique mais cherchant sans cesse finesse et légèreté ; un attachement aux mélodies de tradition populaire britannique ; enfin l’inspiration des avant-gardismes français et russes du début du siècle, ainsi que celle de Sibelius, très apprécié en Angleterre à cette époque. Les quatre pièces proposées dans ce CD nous permettent de saisir également une forme d’originalité propre à Gipps. La Symphonie n°2, composée en 1945 à l’occasion d’un concours du Daily Express souhaitant célébrer la victoire toute récente des forces Alliées, mélange les différents éléments que nous avons évoqués. Mais il apparaît dans les différents mouvements – que ce soit dans l’agitation du « Tempo di Marcia », ou le calme de « l’Adagio » (deux mouvements surement parmi les plus touchants) – que Gipps articule la symétrie des phrases d’inspiration folklorique (issues de la danse) à la grande phrase de tradition romantique. Ce conflit de structure entre ces deux inspirations d’apparence contradictoires est utilisé par la compositrice comme source de dynamisme. Cette dialectique romantique-folklorique embrasse chez Gipps toute la façon de penser les carrures, les articulations du discours, tout comme la structure de l’œuvre entière.

 

Datant de 1942, Knight in Armour, d’après un tableau de Rembrandt, joue sur toute une série de musique de genre tout à fait typique de la composition anglaise de cette période,  de Holst à Vaughan Williams. N’oublions pas que les musique des films anglo-américains trouveront leur inspiration directement dans cette musique anglaise : tels les appels de cuivres, devenus aujourd’hui clichés de péplum tout comme les accents orientalisants des cordes.

Song for Orchestra date de cette même période. Écrit en 1948, on y décèle dès les premières notes l’attachement de Gipps à l’un de ses instruments fétiches. Le solo de hautbois inaugural était probablement prévu pour être interprété par la compositrice elle-même si elle n’avait pas été remerciée de l’orchestre entre temps. Un autre trait de style récurrent chez Gipps apparaît dans cette œuvre : la façon à la fois gracieuse et surprenante de ménager les fins d’œuvres. C’était déjà le cas dans plusieurs mouvements de la Symphonie n°2, la matière semble se dissoudre insensiblement jusqu’au silence.

 

La Symphonie n°4 est plus tardive. Composée en 1972, elle prend les accents plus incisif d’un William Walton sans renoncer comme lui à l’orchestration issue de l’école pastorale. Le début de l’œuvre est d’une étonnante finesse d’orchestration. La densité d’écriture des cordes fait le pendant au dynamisme moderniste des vents et des percussions. Le « Scherzo » et un « Finale » éblouissant n’ont rien à envier aux meilleures compositions de Sir Walton.

   

Ces quatre œuvres ne donnent qu’une envie : accélérer la découverte de la musique de Gipps par la publication de ses nombreux manuscrits inédits et la continuation du travail discographique. Remercions le BBC National Orchestra of Wales et Ruman Gamba, habitués de la maison Chandos (qui s’est érigée depuis sa fondation par Brian Couzens comme spécialiste de ce répertoire) pour avoir su restituer avec honneur à la fois la suavité que le romantisme anglais puise dans l’univers pastoral, ainsi que l’acidité et la précision des inspirations plus stravinskiennes.

 

Marinu Leccia

Pour aller plus loin :

CAMPBELL, M., « Ruth Gipps, a Woman of Substance », Maud Powell Signature, 1/3, 1996, p. 15-20 et 32-4.

HALSTEAD, Jill, Ruth Gipps : anti-modernism, nationalisme, and difference in English music, Aldershot, Ashgate, 2006.

HALSTEAD, Jill, The Woman Composer : creativity and the gendered politics of musical composition, Aldershot, Asghate, 1977.

PLUYGERS, C., « Discrimination… the Career and Struggle for Recognition of Dr. Ruth Gipps », Winds, Spring, 1992, p. 14-15.

© ComposHer 2018. Tous droits réservés. 

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