Alisa Weilerstein, ou l'audace du tempo

26 septembre 2018

Etrangement, les Concertos de Haydn comptent parmi les plus difficiles du répertoire pour violoncelle. Techniquement tout d’abord, ces gammes et arpèges confiés au soliste, et qui sembleraient d’une facilité déconcertante pour un pianiste, exigent du violoncelliste une humilité véritable et une technique sans faille. Mais c’est surtout dans leur interprétation que ces concertos posent des difficultés, pour une raison simple : ils sont, avec les concertos de Boccherini et de C.P.E Bach, un des rares exemples qui nous soient restés de la période classique. Les interprétations les plus fameuses, à commencer par celle de Rostropovitch avec l’Academy of St Martin in the Fields et celle de Maisky avec le Wiener Symphoniker, soulignent bien les incertitudes quant au choix du tempo – très lent chez Rostropovitch, plus allant chez Maisky – et du caractère – légèrement bourgeois pour le premier, plus dansant et préromantique pour le second.

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Alisa Weilerstein
Trondheim soloists
PentaTone Classics

Haydn - Cello concerto no.2 in D major

Haydn - Cello concerto no.1 in C major

Schoenberg - Verklärte Nacht

A ce titre, les choix opérés par Alisa Weilerstein semblent particulièrement justes et montrent que ces œuvres ont été pensées par l’interprète à partir de l’époque de leur écriture (le classicisme viennois et son premier apogée) plutôt qu’à partir des contraintes matérielles posées par le violoncelle ; vifs et brillants, les tempi et caractères sont comparables à ceux qu’auraient retenus un pianiste ou un violoniste s’ils avaient eu à interpréter ces concertos. Certes, cela exige une virtuosité époustouflante – notamment dans les troisièmes mouvements ! – mais les traits de violoncelle d’Alisa Weilerstein sont irréprochables et relativement éblouissants. On pourrait cependant reprocher quelques effets de style trop romantiques, c’est-à-dire anachroniques, notamment lors des entrées du violoncelle ou des réexpositions, et, par moment, un certain maniérisme dans les chromatismes qui alourdit une partition pourtant si intelligente dans son écriture (notamment s’agissant des variations de l’orchestre). L’ensemble reste néanmoins très réussi et l’on ne peut qu’espérer qu’il inspirera d’autres violoncellistes dans la mise en avant du répertoire classique.

Pour ce qui est de la Nuit Transfigurée de Schönberg, Alisa Weilerstein a préféré l’arrangement pour orchestre de 1917 à la version originale pour sextuor de 1899. Dans cette œuvre emblématique du romantisme tardif, qu’un Schönberg de 25 ans compose après être tombé follement amoureux, le pathos que l’on redoutait pour interpréter Haydn est au contraire attendu. Là encore, les tempi retenus sont relativement rapides – et même bien plus rapides que dans la version brumeuse et lointaine de Karajan avec le Berliner Philarmoniker ou la version incomparable pour sextuor de Boulez avec l’Ensemble intercontemporain – mais peut-être n’est-ce pas la meilleure option pour une composition aux élans wagnériens, ou lorsque les cordes ont à s’élever dans les harmoniques. De plus, si l’interprète prend bien soin de mettre en avant la ligne de violoncelle au sein de la masse orchestrale – Schönberg n’était-il pas lui-même violoncelliste ? –, on peut regretter que les cordes graves couvrent trop souvent les violons, y compris lorsque ceux-ci reprennent le thème proposé par les violoncelles dans les deux derniers mouvements.

De ce disque, proposant une confrontation des plus originales – le classicisme emblématique d’une part et le romantisme exacerbé de l’autre – retenons donc surtout l’audace des tempi et caractères, tantôt bienvenue (pour Haydn) tantôt discutable (pour Schönberg), mais toujours assumée jusqu’aux dernières mesures, révélant en cela la volonté de proposer une interprétation authentique.

Pierre Videment

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