Leonora Duarte par l'Ensemble Sonnambula

Juin 2019
Sinfonias - Leonora Duarte
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Centaur

Leonora Duarte, compositrice du baroque flamand, naît en 1610 dans une famille de marranes juifs portugais. Pour échapper à l'Inquisition, elle et sa famille s'enfuient très vite du Portugal et s'installent à Anvers, ville davantage tolérante : c'est dans cette ville flamande que Leonora Duarte va grandir et apprendre la musique.

Fait important, la maison familiale devient à Anvers un véritable centre de la vie musicale, au point d'être surnommée la « Parnasse anversoise » par le compositeur et poète Constantin Huyghens. Ce contexte, pour comprendre la musique de Leonora Duarte, est central : c'est dans ce milieu cosmopolite marqué par le passage de musiciens venus de toute l'Europe baroque qu'elle fait ses armes d'interprète et de compositrice, probablement formée par le compositeur anglais John Bull, alors résidant à Anvers. De son œuvre, il ne nous reste malheureusement que sept fantaisies (alors appelées sinfonias) pour cinq violes ; et pourtant, il est remarquable qu'elles soient passées à la postérité : en tant que femme juive, la compositrice n'a évidemment jamais été mandatée par la cour ou par l’Église pour écrire une œuvre, et s'est donc cantonnée à la sphère privée.

Ce sont ces sept sinfonias qu'a enregistré l'Ensemble Sonnambula dans un disque dédié à Leonora Duarte et ses contemporains anglo-flamands (John Bull, John Jenkins, Alfonso Ferrabosco II, John Blow) ; un événement certain, d'ailleurs, puisqu'il s'agit du premier enregistrement des œuvres complètes de la compositrice. Et rien n'est laissé au hasard par le travail d'Elizabeth Weinfeld, directrice artistique de l'ensemble : non seulement gambiste, elle a aussi écrit une thèse de doctorat sur Leonora Duarte.

 

La construction de l'album est pensée intelligemment, de sorte à mettre en valeur chaque pièce : les sinfonias de Duarte, tout en cordes, alternent avec le clavecin de John Bull, le chant de Juan del Encinas, le texte lu, en anglais, de l'écrivain et photographe Teju Cole. Les sinfonias elles-mêmes ne sont pas « dans l'ordre », pour ainsi dire, et sont placées de façon à favoriser les contrastes, choix de l'Ensemble Sonnambula à saluer.

Ces sinfonias incarnent tout à fait l'écriture instrumentale de leur époque : elle est contrapuntique, fuguée, virtuose, ornée. Si la seconda prattica monteverdienne est désormais souvent de mise dans les œuvres vocales, les pièces instrumentales soulignent toujours l'égale importance de chaque voix, et la proximité des timbres des violes et violons crée un très bel entrelacement qui favorise la mise en valeur des retards et autres dissonances. L'Ensemble Sonnambula en délivre une interprétation impeccable, assez sobre. La Sinfonia no.4, qui ouvre le bal, après une œuvre de Ferrabosco et le texte de Teju Cole, est l'une des plus mélancoliques. Elle doit cette atmosphère au frottement des lignes instrumentales, favorisé par l'écriture en imitation, mais aussi et surtout au flottement entre majeur et mineur, à une époque où la tonalité n'est pas encore franchement installée : ces oscillations, cette ambiguïté, sont parfaitement rendues par les interprètes. Cette couleur d'outre-temps, assez étrange, est présente aussi dans la Sinfonia no.1, avec des montées majeures au sein de segments plutôt mineurs. Et, évidemment, un bon nombre de tierces picardes, délicieuses. La Sinfonia no.3 est quant à elle plus dansante, presque ludique : à nouveau, le jeu d'imitation entre les interprètes est très bien exécuté. De façon générale, il faut saluer le juste élan donné par le groupe, entre une Sinfonia no.5, mélancolique, qui pourrait facilement verser dans une monotonie trop lente, et une Sinfonia no.6, plus enjouée, sans être trop rapide par rapport à celle qui la précède. Le contraste entre ces deux-là est fin ; le jeu pourrait être trop théâtral pour une telle pièce instrumentale, il ne l'est pas, et l'équilibre est tout trouvé.

 

Cette écriture en imitation constante, pour un interprète, n'est pas si évidente, puisqu'elle suppose d'adopter le même jeu, la même dynamique, au millimètre près ; en cela, l'Ensemble Sonnambula s'en sort très bien, la cohésion entre les cordes étant telle que les lignes sembleraient presque émaner d'un seul instrument – sans tomber dans la monotonie, toujours dans le jeu. Un bel exercice de musique de chambre, donc, ici exécuté à merveille, pour un premier enregistrement qui fait honneur à la compositrice.

Salomé Coq

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