Dzovinar Mikirditsian : "C'est mon travail qui compte, et ce que j'apporte à la musique."

A elles de s'exprimer ! Nous invitons une femme du milieu de la musique classique, une personnalité qui nous a touchés, captivés, surpris, et qui nous parle de son parcours ou de l'actualité musicale. 

Nous avions découvert Dzovinar Mikirditsian lors de la Nuit du Quatuor, en 2018. Inspirée par les nombreuses cultures qui ont marqué sa vie, mais aussi à l'écoute des évolutions de la musique contemporaine, elle nous en apprend davantage sur son travail et sa vision de la musique. 

Tu es née au Liban, mais ta famille est arménienne et aujourdʼhui, tu vis en France: comment les musiques de ces différentes régions influencent-elles ton écriture ?

 

Je considère la musique orientale (qu’elle soit arabe, arménienne, grecque ou autre) comme la source la plus spontanée que je possède pour penser la musique. Souvent, en effet, je réalise que dans mes esquisses, les constructions des phrasés, leurs rythmes internes et parfois le choix des registres et de lʼinstrumentation ont tous, à un certain niveau, des influences de la musique traditionnelle orientale. Cependant, après lʼétape de lʼécriture des esquisses, je retravaille et transforme mes premières idées musicales pour arriver au résultat final. Les musicien·ne·s, les ensembles de musique contemporaine, les professeurs de composition que jʼai eu lʼoccasion de rencontrer en France, mʼont beaucoup appris et en conséquence ils continuent dʼinfluencer mon écoute et mon imaginaire musical. Par ailleurs, j'écoute évidemment des musiques de genres et de styles variés : la musique classique et contemporaine, le jazz et le free jazz, la musique expérimentale et improvisée, plusieurs héros, héroïnes de la musique mondiale m'inspirent constamment.

 

En plus de tes activités de compositrice, tu chantes au sein dʼun ensemble de musique liturgique arménienne. Vue de France, lʼArménie apparaît comme un pays où la musique est très importante, tu le ressens comme cela aussi ?

 

Je trouve que la musique traditionnelle  est encore  très importante dans beaucoup de pays. Par ailleurs, il est vrai qu’en Arménie, comme dans la diaspora, il est dʼusage dans les familles dʼapprendre la musique dès la petite enfance et de devenir instrumentiste amateur ou professionnel, quʼimporte le style de musique (traditionnelle, classique, jazz, expérimentale, etc.). Souvent les chants liturgiques sont connus de toute la population, que lʼon soit pratiquant ou non. Jʼai commencé à chanter dans lʼensemble AKN ici à Paris, parce que jʼaime cette musique et aussi parce que je souhaite comprendre le fonctionnement des modes orientaux et les liens profonds entre les différentes cultures orientales et leurs influences mutuelles.

 

As-tu commencé à étudier la composition en Arménie ?

 

Non. Jʼai commencé le piano enfant, au Liban, puis je suis partie me spécialiser en Arménie. Après avoir fini mes études de piano, je suis retournée au Liban, où jʼai eu des opportunités de travailler avec des réalisateurs et metteurs en scène.

 

Pourquoi es-tu alors venue à Paris ?

 

Par curiosité ! Il y a des liens historiques entre le Liban et la France, et je savais que jʼavais encore beaucoup à découvrir dans le domaine de la composition et de la musique en général. Jʼai donc été à lʼUniversité Paris VIII, qui a un programme de création musicale et sonore. Jʼy ai pris des cours de composition avec José Manuel Lòpez Lòpez, puis avec Martin Matalon au Conservatoire dʼAubervilliers et Nicolas Tzortzis en cours particuliers.

 

Tu as aussi étudié la musique électroacoustique. Qu'apporte l'électronique selon toi ?

J'ai étudié l'électroacoustique avec Alain Bonardi, Philippe Mion et je continuerai bientôt à approfondir ma pratique grâce aux cours de Yan Maresz au Conservatoire de Paris.

Lʼélectronique agit désormais sur la pensée des compositeur·trice·s, sur leur façon de comprendre, dʼécouter et dʼimaginer la musique. On peut dire quʼà partir des années 60 les sonorités électroniques sont déjà présentes dans la musique même si celle-ci est écrite pour des instruments acoustiques.

Par ailleurs, évidemment le son et les caractéristiques du son ont toujours été le centre dʼattention des compositeur·trice·s. Dans notre époque lʼélectronique nous offre des possibilités dʼexploration infinies. Cʼest un enrichissement non négligeable des caractéristiques du son (le timbre, le registre, la durée, etc.). Par ailleurs, lʼélectronique nous permet aussi de travailler sur la spatialisation du son.

 

Est-il difficile dʼêtre compositrice de musique contemporaine “savante”? Penses-tu que les gens comprennent ce que tu fais, ou bien est-ce moins accessible au grand public que dʼautres œuvres ?

 

Je ne pense pas quʼil sʼagisse de comprendre la musique contemporaine. Il sʼagit de sʼouvrir à de nouvelles expériences dʼécoute et de perception. Puisque le langage des compositeurs a évolué au fil des siècles et ne dépend plus de carcans stylistiques, il sʼagit de rentrer dans lʼimaginaire de chaque compositeur·trice. Ces spécificités font de la musique contemporaine une musique très riche mais en même temps difficile dʼaccès pour ceux qui nʼy sont pas habitués. Lʼhabitude vient avec la pratique, et si la musique contemporaine nʼest pas suffisamment diffusée à la radio, à la télévision, ni suffisamment programmée dans des concerts, alors elle restera marginalisée et ne sera accessible qu’à un public restreint. Personnellement, je me concentre sur ce que je veux faire et sur ce que je peux faire, et si je réussis à toucher les musicien·ne·s et le public, alors je serai contente.

 

A quoi attribues-tu cette “disparition” dʼun courant avec ses règles, par exemple ? Pourquoi est-ce que tu penses quʼon ne peut plus aujourdʼhui regrouper les compositeurs contemporains en groupes qui possèderaient les mêmes codes ?

 

La réponse de cette question est dans lʼhistoire de la musique. Comme tout autre domaine, la musique aussi a vécu ses révolutions et ses évolutions. En Europe, depuis Beethoven, Wagner et puis surtout depuis la seconde École de Vienne il y a eu des grands changements dans les techniques de composition, et jusquʼà présent le progrès ne sʼest pas arrêté. Il reste quand même des courants comme les post-spectralistes, les bruitistes, les saturationnistes, les expérimentaux… Mais en général, chaque compositeur·trice crée son propre système, en apprenant toujours,  je suppose, de ceux qui sont passés avant.

 

Parlons donc de ton système et de ton écriture. Aujourdʼhui, quels sont tes principaux projets ?

 

En ce moment je travaille essentiellement sur deux projets. Dans le premier, je cherche à travailler la lenteur. Je perçois la lenteur comme un moyen de se concentrer sur des détails, dʼentendre la progression des transformations dʼune certaine matière et de créer un espace-temps qui ne bouge presque pas. Mais lʼimportant dans ce travail cʼest dʼarriver quelque part, de ne pas rester dans la stagnation ou dans lʼimmobilité. Cʼest pour ça que le travail sur les timbres et leurs transformations est considérable. En effet, cʼest les couleurs détaillées, les liens de timbres entre les instruments et le long chemin des idées qui, ensemble, créent une énergie subtilement alerte et vivace. Les pièces Sous une Nuit Dilatée pour Flûte, Clarinette basse, Piano préparé, Violon et Violoncelle (créée par lʼensemble Ars Nova en 2018) et Étoiles en cendres pour Clarinette Basse, Trompette, Harpe, Violon et Contrebasse (créée par lʼensemble Ars Nova en 2019) sont des exemples de ce style dʼécriture.

Dans le deuxième projet, jʼinclus la littérature et travaille l’émission du texte et lʼexpressivité. Cela ne nécessite pas la présence dʼun·e chanteur·euse, car parfois les instrumentistes disent, chuchotent ou chantent des mots, des transformations de mots, des textes en entier. Le but de ce projet est de raconter des mots et des poésies, parfois même des histoires. La série Les Nuits à venir englobe toutes ces pièces dont Nuit Zéro pour Contralto, Saxophone Ténor, Piano et Électronique (créée par Pedro Morales, Pedro Bittencourt, Dzovinar Mikirditsian avec João Svidzinski au son en 2017), JARMA pour quatuor à cordes (créée par le Quatuor Arod en 2018), « …Tu nous Calcines… »  pour Soprano, Flûtes et Électronique (en vue d’une création par Niki Lada et Andrea Biagini en 2019), La voix du Sel pour Trio de Percussions (en vue d’une création par le Trio Xenakis en 2020).

Pendant lʼannée 2018-2019 jʼai collaboré avec le Collectif Kahraba (une compagnie libanaise) pour composer la musique du spectacle Ce Murmure dans la nuit du monde  (version finale créée au Tarmac en 2019). Jʼai aussi un projet de création avec lʼOrchestre Philharmonique de Erevan (en Arménie en 2020), ainsi quʼun projet de théâtre musical avec lʼEnsemble Gavarnie pour 2021.

 

Tu composes donc fréquemment pour la voix. Cela te tient-il particulièrement à cœur ?

 

Jʼai eu lʼoccasion dʼécrire pour la voix pour une première fois dans le cadre dʼun concours de composition qui l’exigeait. Jʼai été lauréate pour ma pièce Iyèrk pour Ténor, Flûte (Shvi) et Quatuor à cordes. Jʼai en conséquence eu lʼoccasion de travailler avec les solistes de lʼOrchestre national de musique de chambre dʼArménie pour lʼenregistrement de cette pièce. Lʼinterprétation de lʼensemble, sous la direction de Vahan Mardirossian et avec Berj Karazian à la voix mʼa profondément touchée. Il est vrai que depuis cette expérience, jʼaime de plus en plus écrire pour la voix. Je chante moi même tout ce que jʼécris, jʼai lʼillusion de transmettre, à travers la voix, ma personne à une autre personne, quʼelle soit chanteur ou chanteuse.

 

Tu tʼes également attaquée à dʼautres formations, comme le quatuor à cordes. Comment es-tu entrée en contact avec le projet de la Nuit du Quatuor (que nous avions relatée dans les colonnes de ComposHer)?

 

Ce sont deux professeurs, lʼun de composition et lʼautre dʼanalyse, qui mʼont envoyé le lien de lʼappel à projets pour la participation à la Nuit du Quatuor, dans le cadre de la Nuit Blanche 2018. Jʼai envoyé ma candidature et jʼai été sélectionnée pour écrire une pièce courte.

 

Comment sʼest passé le travail avec le Quatuor Arod ?

 

Cʼest un quatuor excellent, de très haut niveau. Il était très agréable de travailler et de partager avec eux lʼexpérience de la pièce JARMA, qui consistait à construire une poésie à partir de bruits et dʼégratignures sur une toile blanche imaginaire.

 

La Nuit du Quatuor mettait cette année à lʼhonneur les compositrices, une thématique qui nous est chère chez ComposHer. Est-ce que tu as eu lʼimpression que le fait dʼêtre une femme a eu une incidence sur ton parcours, quʼà un moment on tʼa ouvert ou fermé des portes parce que tu étais une femme ?

 

Pour le moment, je nʼai pas eu d’expérience où le fait dʼêtre femme mʼa spécialement ouvert ou fermé des portes (en tout cas, personnellement, je ne mʼen suis pas rendu compte).

Dans mon parcours de compositrice, jʼai été encouragée et soutenue par des amis et des professeurs de composition qui ont été, en général, des hommes. Nous avons un respect mutuel très fort. 

Mais il est vrai que la participation des compositrices à la scène de musique classique ou contemporaine est très minime. Cʼest pour cela quʼil nous faut, nous les femmes, travailler encore plus pour être jouées et écoutées le plus souvent possible. Dans quelques années nous serons un exemple pour les générations à venir, qui verront qu’il est possible dʼêtre compositrice, et que mener une vie créative, composer et briser des lois est un choix qui appartient aussi bien à des femmes quʼà des hommes.

Je suis une femme, et naturellement mon quotidien, ma manière de vivre, de percevoir et de penser la vie et la musique peut être différente de celle de mes collègues hommes. Cʼest justement pour cela que ma présence, ainsi que celle de toutes les femmes sur la scène de la musique contemporaine est très importante et nécessaire.

Mais je ne souhaite en aucun cas être mise dans une catégorie sexuée. Cʼest mon travail qui compte, et ce que jʼapporte à la musique. Dans ce sens-là, je suis féministe.

 

Propos recueillis par Clara Leonardi en décembre 2018.

Transcription et synthèse : Mathilde Rémy, Marie Humbert et Clara Leonardi.

© ComposHer 2018. Tous droits réservés. 

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