De grandes voix féminines au secours de Huguenots laborieux à Bastille

Octobre 2018 - Opéra de Paris

Il fallait bien du courage aux spectateurs de l'opéra Bastille pour affronter les cinq heures de spectacle de la nouvelle production des Huguenots de Meyerbeer (1836) – à moins que ce ne soit de l'inconscience, ou encore de l'optimisme forcené, l'histoire ne le dit pas.

Il faut dire que l'ouvrage qu'avait choisi d'exhumer l'Opéra de Paris en ce début de saison de 350ème anniversaire, oublié depuis 1936, est bien compliqué à défendre. Le livret d'Eugène Scribe et Émile Deschamps souffre notamment de nombreuses longueurs, qui persistent malgré les multiples coupures décidées pour cette production. Le premier acte, long de cinquante minutes dans cette version, ne fait intervenir strictement aucun personnage féminin et est truffé de choeurs d'hommes tonitruants chantant l'amour des femmes et du bon vin. Pour parachever le cliché, toute la première partie du deuxième acte est consacrée à la toilette de jeunes femmes au bord de l'eau, ce qui donne lieu cette fois à moult choeurs féminins s'extasiant de la beauté de la nature. On serait excédé de cette vision caricaturalement genrée si l'on n'avait pas d'abord l'oreille soulagée d'en avoir enfin fini – du moins pour un temps – avec le monumentalisme musical de l'acte précédent. Finalement, on accueille avec bonheur le recentrage de l'action autour des tensions religieuses dès la fin du deuxième acte, et les actes suivants parviennent à nouveau à capter notre attention, jusqu'au massacre de la Saint Barthélémy qui conclut l'oeuvre tragiquement, à mille lieux de l'atmosphère initiale.

 

Quant à la mise en scène, signée Andreas Kriegenburg avec des décors de Harald B. Thor, elle pêche elle aussi par son manque de subtilité. Dès l'ouverture, un écran blanc encadrant la scène se voit peu à peu éclaboussé d'un sang d'un rouge agressif, qui dégouline de haut en bas, rappelant la fin inéluctable de l'oeuvre. D'un autre côté, comme le livret a tendance à s'égarer dans la légèreté pendant la première heure et demi, on se dit a posteriori que ce rappel, s'il n'est pas très fin, n'est du moins peut-être pas inutile. L'action est située à Paris en 2063, bien que ce choix ne soit pas ou très peu exploité par la suite (les costumes de Tanja Hofman avec fraises et épées aimantées dans le dos semblent à mi-chemin entre samouraï et gentilhomme d'un passé indéterminé).

Enfin, de nombreux figurants remplissent inutilement la scène dans les différents tableaux. Au premier acte par exemple, pendant la faste réception du comte de Nevers, des hommes-robots tout de blanc vêtus font incessamment les cent pas (rappelons que le premier acte durait cinquante minutes...) et des femmes vêtues de robes-cagoules moulantes en résille noire prennent des poses aguicheuses autour des personnages masculins. Au deuxième acte, la scène de bain est cette fois l'occasion de montrer des femmes entièrement nues batifolant dans l'eau – pourquoi pas, mais on ne peut tout de même pas s'empêcher de se questionner quant à l'utilité de ces représentations féminines, si ce n'est celle de maintenir le spectateur éveillé.

 

La performance musicale en elle-même reste malheureusement en demi-teinte. L'orchestre n'était pas dans sa meilleure forme ; il manquait de précision et on l'a trouvé en dessous de son excellent niveau habituel. Au niveau de la distribution, on reste partagé au sujet du Raoul de Yosep Kang, qui a repris le rôle au pied levé après une défection de dernière minute - un véritable défi. Le timbre est beau, le potentiel est là, mais la voix manque de souplesse et la performance souffre de fréquents accidents. On est marqué par le Marcel de Nicolas Testé à la voix d'une profondeur abyssale, et on apprécie les bonnes performances de Paul Gay en comte de Saint Bris et Florian Sempey en comte de Nevers.

La vraie respiration du spectacle provient toutefois résolument des voix féminines. D'abord celle de Karine Deshayes en merveilleux page Urbain à la fraîcheur et l'espièglerie nécessaires, puis celle d'Ermonela Jaho, annoncée souffrante, qui, un peu à la peine dans les graves du rôle de Valentine, produit tout de même des vocalises et des demi teintes absolument sublimes dans ses aigus. Surtout, on est subjugué par la merveilleuse Lisette Oropesa en Marguerite de Valois, au timbre léger et incroyablement homogène, et dont les éblouissantes vocalises illuminent chacune de ses apparitions.

Le public ne semble pas tenir rigueur des nombreuses imperfections – et c'est tant mieux pour les artistes, mais on aura connu le public de Bastille beaucoup moins complaisant.

Florence Bansept

© ComposHer 2018. Tous droits réservés. 

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