© William Beaucardet

Marie Vermeulin : "Je me nourris de l'oeuvre, pour que l'interprétation jaillisse du texte."

A elles de s'exprimer ! Nous invitons une femme du milieu de la musique classique, une personnalité qui nous a touchés, captivés, surpris, et qui nous parle de son parcours ou de l'actualité musicale. 

Elle est l'interprète la plus célèbre du Concerto pour piano de Clara Schumann, à qui elle a consacré son dernier disque, mariant les Soirées musicales aux Kinderszenen de Robert. Exploratrice intrépide du répertoire des compositrices françaises, elle s'intéresse autant à Virginie Morel qu'à Mel Bonis. Rencontre avec une pianiste qui n'a pas froid aux yeux.

Nous avons suivi en détails votre parcours et beaucoup écouté vos disques. Vous vous êtes d’abord plutôt spécialisée dans la musique du 20ème siècle français, puis vous êtes passée de Debussy à Clara Schumann. Qu’est-ce qui vous a amenée à explorer les oeuvres de compositrices ? 

 

J’ai toujours été intéressée par tous les répertoires. Mais, notamment en passant le concours Messiaen, j’ai été amenée à travailler des œuvres contemporaines et des créations, ce qui m’a passionnée. Je retrouve un peu le même travail avec les compositrices méconnues et peu enregistrées. Il faut chercher une interprétation en partant de zéro, sans avoir d’autres références pour appui. Et quel défi d’interpréter des œuvres qui n’ont pas été jouées depuis plusieurs décennies ou même plusieurs siècles, ou qui n’ont jamais encore été entendues ! Ce n’est certes pas le même style, mais je retrouve le même travail d’exploration et de recherche : quelle est l’essence du langage du compositeur ? Comment être proche de lui et fidèle à son univers ?

 

Les compositrices que vous deviez jouer en avril [dans le cadre du festival Compositrices du Palazzetto Bru Zane, à Venise, depuis annulé en raison de la crise sanitaire, ndlr], ce sont des œuvres qui n’ont jamais été enregistrées ? 

 

Il s’agit de compositrices relativement connues, dont certaines ont donc été déjà enregistrées. Mel Bonis, par exemple, commence à être reconnue et ce n’est qu’un début : le Palazetto Bru Zane prévoit notamment de sortir un coffret de trois disques présentant une large palette de son répertoire. A cette occasion, j’aurai le plaisir de graver les Femmes de légendes, un magnifique cycle de sept pièces, très inventif, dans un caractère symboliste très riche. Son univers ne ressemble à aucun autre, très personnel, même s’il se rapproche parfois ponctuellement de Fauré ou de Debussy .

Virginie Morel est une compositrice vraiment moins connue et il n’existe pas, à ma connaissance, d’enregistrement de la pièce que je devais jouer. Quant à Charlotte Sohy, elle a été redécouverte tout récemment… J’étais présente pour la recréation de sa Symphonie de Guerre, l’an dernier et j'ai été émue de découvrir la richesse de cette œuvre spectaculaire. Cette écoute récente m’a donné un point de repère pour interpréter sa sonate, outil non négligeable dans le processus de création d’une interprétation.

 

Cette sonate qui n’a jamais été enregistrée ? 

Je ne crois pas, en effet. La partition m’a été confiée par un ayant droit, comme un bien à la fois nouveau et précieux !

 

Quelles sont vos sources quand vous abordez des compositrices dont on sait peu de choses ? Vous intéressez-vous uniquement au texte de la partition ou allez-vous chercher des éléments biographiques et des textes de l’époque ? 

 

Je travaille principalement sur le texte musical, comme pour toutes les pièces. D‘abord, je me nourris de l’œuvre, la fouille dans tous les recoins, pour que l’interprétation jaillisse du texte. On sent finalement beaucoup rien qu’en écoutant la musique. C’est souvent dans un second temps que j’aime aller chercher des éléments de contexte sur l’écriture de l’œuvre, ou sur la vie de la compositrice. Dans le cas de Mel Bonis, j’ai pu côtoyer son univers assez vite ; d’abord parce que j’ai la chance de connaître son arrière-petite-fille - qui a écrit une biographie sur son aïeule - et ensuite parce que j’avais été conviée par Claire Bodin, la directrice du festival Présences Féminines, à participer à un spectacle retraçant la vie palpitante de la compositrice. Son histoire romanesque en dit long sur sa personnalité et surtout ses conditions de travail à l’époque… Ces connaissances m’ont donné le sentiment d’être très proche d’elle, presque complice. J’ai pu consulter ses manuscrits, noircis de petites notes piquantes, provocatrices ; elle ne manquait par ailleurs pas d’humour ! 

Quand on sait tout cela de sa personnalité, on comprend mieux son écriture, qui alterne entre romance, mélancolie, et humour. Elle a l’art de passer d’une humeur à une autre en un instant, à l’instar d’un Debussy ou d’un Schumann. 

Connaître ces éléments de contexte m’aide surtout à assumer certains partis pris d’interprétation. Mais ma vision jaillit davantage de la musique, de ce que je ressens, et de ce que j’analyse du texte.

 

Vous avez sorti en 2019 un album très remarqué, consacré à la musique de Robert & Clara Schumann. Vous vous êtes également beaucoup intéressée au Concerto pour piano de cette compositrice, dont vous êtes l’une des plus célèbres interprètes. Qu’est-ce qui vous a amenée à aborder plus spécifiquement son répertoire ? 

 

J’ai découvert Clara Schumann par ce concerto justement, par le plus grand des hasards, il y a 6 ou 7 ans. Il m’a tout de suite plu, quelle audace ! Ce deuxième mouvement au violoncelle et piano, qui s'enchaîne au troisième ; ce troisième mouvement très long, très virtuose, (qui fait penser à Chopin), très lyrique... Il y a tellement d’idées dans ce concerto ! Et pourtant elle l’a composé très jeune, à 14 ans, ce qui laisse supposer une grande maturité. Ce premier concerto est pour moi déjà un mini chef-d’oeuvre, un petit bijou. La partie d’orchestre pourrait être plus étoffée, mais la partie de piano est vraiment magnifique. Je me suis immédiatement demandé pourquoi ce n’était pas plus joué, ou même appris durant les études. Suite à cette première rencontre, je me suis penchée sur son répertoire piano solo et j'ai commencé à le programmer en concert.

Que pensez-vous de la place des compositrices et du répertoire méconnu dans l’enseignement au conservatoire ?

 

Personnellement, je n’ai pas souvenir d’avoir travaillé beaucoup d’œuvres de compositrices durant mes études au conservatoire national par exemple... Or ces quelques années d’études supérieures sont cruciales dans l’élaboration du répertoire d’un jeune artiste : on est censé brasser un large répertoire, pour s’armer d’un maximum de repères pour la suite du parcours musical. De même, dans les concours internationaux, aucune compositrice ne figurait jamais dans les programmes imposés.. Mais c’était il y a dix ans, et j’ai l’espoir que les lignes ont amorcé un mouvement entre-temps.

 

Quelque chose vous séduit particulièrement dans l’écriture de Clara Schumann ? 

 

On distingue deux Clara dans son oeuvre : la Clara pétillante, vivante, pleine d’élan et de charme, très présente dans ses œuvres de jeunesse que j’adore. Mais aussi la Clara nostalgique, poignante, lyrique qui ne nous épargne pas les larmes (je pense à la sublime Romance en la mineur par exemple).

Et toujours, un rapport au piano d’un incroyable naturel… presque trop parfois, car certains passages en deviennent redoutables ! Ses facilités pianistiques et intellectuelles ne font aucun doute lorsque l’on joue sa musique. La difficulté consiste justement à garder ce naturel, même dans les passages les plus ardus. 

Le phrasé, lui aussi, est typique de son écriture. Elle aime superposer petits et grands phrasés, ce qui rend là encore l’exécution difficile. Sous ses airs « naturels », le langage de Clara Schumann est loin d’être aisé à aborder.

C’est aussi une mission pour nous, interprètes, d’apporter une lecture supplémentaire, qui sera enrichie par un autre pianiste, puis un autre… C’est ainsi qu’une oeuvre se fait connaître, et qu’elle grandit. Je me plais à imaginer avoir apporté une petite pierre à l‘édifice Clara Schumann.

 

Estimez-vous qu'il s'agit d'une musique très différente de celle de Robert Schumann ? On les met souvent côte à côte...

 

D’un point de vue stylistique, ils sont aussi proches que le sont Schumann et Brahms, ou Chopin et Mendelssohn.. C’est à dire qu’ils ont bien chacun leur langage propre.  Il  est toutefois naturel de les évoquer ensemble au regard de leur vie commune.  On sait aussi qu’ils aimaient communiquer à travers leurs œuvres, à travers des messages cachés, et des thèmes ont pu se croiser. De même ils connaissaient les œuvres de l’autre par cœur, ce qui a pu créer des influences au fil des années. Mais quand on écoute les oeuvres de jeunesse de Clara, cela n’a rien à voir avec la musique de Robert. On distingue parfaitement deux personnalités, deux langages très différents. Celui de Clara serait d’ailleurs plus proche de Mendelssohn ou Chopin : vif, volubile, léger. Harmoniquement, c’est une écriture très riche et audacieuse, qu’on ne trouve pas chez d’autres compositeurs de cette époque là. Il faut dire que Clara a eu sur ce plan une enfance privilégiée, avec un père certes très autoritaire mais qui lui a appris énormément, grand pédagogue dans les domaines du piano et de l’ harmonie notamment.

 

Il l’a encouragée à composer...

 

Oui, et il l’a formée d’une manière assez complète. Il a su notamment encourager son imaginaire, sa musicalité, sans s’acharner sur la technique. Il ménageait ainsi de longues plages de pause à la jeune Clara, pensant qu’un excès de travail gâcherait sa créativité. Notons qu’elle était aussi une improvisatrice hors pair.

 

Qu’est ce qui vous amenée à choisir en particulier les Soirées musicales

 

Mon idée était de mettre en relief une oeuvre de jeunesse (les Soirées musicales) avec une œuvre plus tardive (la Romance sans opus). J’ai eu envie de faire entendre les Soirées musicales, d’une part parce qu’elles reflètent bien toutes les qualités de la jeune Clara que j’ai pu énumérer plus haut, mais aussi parce qu’à elles six, elles font découvrir une large palette de sa personnalité musicale.

 

Pourquoi choisir de finir votre disque sur la note sombre et mélancolique de cette Romance

 

Clara Wieck [nom de jeune fille de Clara Schumann, ndlr] a eu finalement un destin tragique, que reflète cette Romance : dans cette pièce, il y a toute sa mélancolie, son désespoir… Cela ne devait pas être évident tous les jours de vivre aux côtés de Robert Schumann ; tout en menant une carrière musicale et en s’occupant de 8 enfants dans une Allemagne très conservatrice! Elle écrit la Romance peu de temps avant la mort de Robert, alors même que ce dernier est de plus en plus agité par ses troubles psychiques. 

 

Clara Schumann est plus célèbre que d’autres compositrices de la même époque, dont certaines ont beaucoup plus écrit. Pensez-vous que cela est uniquement dû à son mariage avec Robert ou quelque chose dans son écriture la distingue particulièrement ? 

 

Difficile à dire… Mais je crains malheureusement que beaucoup ne la connaissent d’abord que comme « femme de » et en l’occurrence muse de Robert Schumann… Ce qui est frappant, c’est qu’à l’époque, elle était beaucoup plus connue que lui ! Mais elle subissait quand même des remarques sexistes comme celle-ci par exemple : « en ce qui concerne l’art, vous êtes suffisamment homme. »

Vis-à-vis des compositrices en général, les mentalités ont progressé ces dix dernières années, mais le 20ème siècle avait globalement effacé toutes ces artistes si importantes. A croire que le 20ème a été finalement plus rétrograde que le 19ème ! Et pourtant il y a eu de grandes avancées dans l’art… mais l’art masculin.

 

Au-delà de Clara Schumann, y a-t-il des compositrices dont vous admirez particulièrement l’oeuvre et avec lesquelles vous aimeriez travailler ? Parmi les compositeurs contemporains avec lesquels vous avez travaillé, on rencontre peu de femmes...

 

Très peu, et je le regrette. J’ai tout de même joué Betsy Jolas, Sophie Lacaze, Chaya Czernowin... J’ai ma part de responsabilité, de même que d’autres acteurs du milieu musical, comme les programmateurs de festivals de musique contemporaine : ces derniers nous imposent bien souvent un répertoire particulier, avec des commandes déjà passées auprès de compositeurs. Jusqu’à présent, il ne m’a jamais été possible de jouer une création d’une compositrice par exemple. C’est un sujet à débattre : on joue peu les compositrices des siècles passés, mais celles d’aujourd’hui ne sont pas beaucoup plus mises à l’honneur ! D’autant qu’elles combinent deux discriminations : le répertoire contemporain et le répertoire “de femme”.

Jouer des pièces de compositrices contemporaines fait partie des missions que je me donne mais que je peine à tenir. Je sens que je pourrais faire plus, et maintenant que j’ai mis les pieds dedans et que je vois ce qu’il reste à faire, je me sens impardonnable de ne pas en faire davantage ! J’admire beaucoup Kaija Saariaho avec qui j’aimerais avoir la chance de travailler un jour.

 

Vous avez subi des discriminations dans votre carrière, en tant que femme ?

 

Pas de manière visible, mais j’ai sans doute eu de la chance. Mais je sens qu’elles persistent tout autour de moi: la carrière de soliste reste davantage réservée aux hommes, même dans le milieu plutôt privilégié du piano. Dans ma génération par exemple, nous sommes peu nombreuses, alors que des hommes qui ont une belle carrière, il y en a à foison ! C’était pareil dans les concours internationaux. J’ai l’impression que dans les conservatoires, il y a encore la parité. Mais les discriminations surgissent après, avec les différences de choix de carrières, au moment de passer des concours par exemple. Heureusement nous avons de belles références de pianistes femmes qui ont fait une carrière magnifique !

 

Vous avez étudié auprès de plusieurs femmes, et c’est déjà particulier. 

 

J’ai toujours baigné dans un milieu familial plutôt égalitaire et en effet, j’ai étudié le piano auprès de plusieurs femmes qui ont été pour moi des références (Jacqueline Dussol, Marie-Paul Siruguet, Hortense Cartier-Bresson…). Ainsi, grâce à elles, j’ai pu m’approprier facilement le métier de pianiste, avec naturel. 

De la même manière, il est important de réhabiliter les femmes artistes du 19ème siècle par exemple, pour montrer à celles d’aujourd’hui qu’il y a en a eu beaucoup d’autres avant elles… J’ai toujours en mémoire cette phrase marquante de Clara Schumann : « Une femme ne doit pas prétendre composer. Aucune encore a été capable de le faire, pourquoi serais je une exception ? » et ce alors que de nombreuses compositrices l’avaient précédée. 

Et il est regrettable qu’aujourd’hui encore la composition reste un milieu très masculin, alors que de nombreux autres domaines tendent fort heureusement vers la parité. 

Propos recueillis par Marie Humbert et Clara Leonardi

Transcription et synthèse par Marguerite Clanché et Clara Leonardi

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