Montgeroult à Montgeroult

13 octobre 2019 - Festival baroque de Pontoise

Pascal Bertin, à la direction artistique du Festival Baroque de Pontoise depuis 2018, prend fermement position pour cette édition 2019 : “on ne veut pas d’un festival musée”, dit-il au sujet de cette programmation. Comprendre : on veut découvrir, et faire découvrir au public. Cette année, la musique se décline donc au féminin. Tout au long du Festival, le public a pu entendre Hélène de Montgeroult, Barbara Strozzi, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Clara Schumann, Fanny Mendelssohn, et de nombreuses femmes derrière les pupitres ou à la baguette.

Le 13 octobre 2019, c’est au Château de Montgeroult que le rendez-vous est donné, pour entendre la musique d’une femme qui y a vécu, sans doute joué et composé. Hélène de Montgeroult, très grande pianiste, pédagogue et compositrice au tournant du 19ème siècle, se fait progressivement une place dans le répertoire des pianistes d’aujourd’hui après l’oubli auquel le 20ème siècle la condamna - car de nombreux pianistes se sont référés à son Cours complet pour l'enseignement du pianoforte au cours du 19ème. Le lieu est donc chargé d’histoire, et on ne peut pas y rester indifférent.

Ce sont les Six Nocturnes à voix seule avec accompagnement de pianoforte, sur des textes de Métastase (poète et librettiste italien du 18ème siècle), qui ouvrent le concert. Ambroisine Bré (mezzo) se sert à merveille du caractère dramatique de la langue italienne pour porter les poèmes et donner à ces six nocturnes toute leur théâtralité. Dans la mélancolie ou dans la virtuosité, la chanteuse propose une interprétation à la fois pleine d’affect et de maîtrise. Le répertoire met surtout en avant le timbre chaud du registre medium d’Ambroisine Bré, qui fait preuve de beaucoup de direction dans le souffle et le phrasé musical et d’une intelligence du texte remarquable, comme ce sera le cas tout au long du concert.

Chaque compositrice au programme du concert est présentée à travers les écrits et le regard de ses contemporains. Les textes sont bien choisis car on y trouve de manière frappante certes l’admiration que les hommes qui les ont connues ont pu avoir pour ces femmes, mais aussi tous les préjugés que la société et leur éducation leur dictaient, et les obstacles auxquels elles ont été confrontées. Ainsi, le Baron de Trémont, contemporain de Madame de Montgeroult, fait une éloquente description de sa personne (physique) avant de dire que “son esprit était aussi distingué que sa personne”. Le texte décrit les qualités propres aux femmes (vertus domestiques, tendresse maternelle, etc.), qui “ne comprennent pas en général cette portée d’esprit, cette faculté de réflexion et d’application qui fait envisager, percevoir et discuter les sujets sérieux”.

Suite à ce texte, Maude Gratton a l’occasion de montrer à la fois son talent et celui de la compositrice dans la Sonate pour le pianoforte en fa mineur, op. 5 no. 2 d’Hélène de Montgeroult. On découvre alors une pièce à l’écriture proche du classicisme, mais déjà presque romantique dans ses élans et ses tensions. Le discours musical est très clair : la pianiste fait ressortir le thème principal du premier mouvement de manière touchante, et explore à merveille les registres du piano. Lorsque l’écriture se fait plus verticale, on peut regretter quelques ruptures de tempo et quelques moments précipités, mais les cadences relancent toujours le discours musical et l’oeuvre marque par la diversité d’écriture qu’elle présente.

Fanny Hensel-Mendelssohn nous apparaît à travers les écrits de son frère, Félix Mendelssohn. Alors que leur mère demande à Félix d’encourager sa sœur à publier ses œuvres, Félix répond :


“Fanny, telle que je la connais, n’a ni l’inclination ni la vocation pour l’état de compositeur. Elle est trop femme pour cela, ce qui est bien, s’occupe de sa maison, et ne pense ni au public ni au monde musical, tant que son occupation première n’est pas réalisée. Publier la perturberait dans l’accomplissement de ses devoirs et je ne peux pas m’y résoudre.”

La relation entre Fanny et Félix est l’un des meilleurs exemples des obstacles que la société a imposés aux femmes : Félix admire manifestement (comme on le voit dans d’autres écrits) les qualités de compositrice de sa soeur, mais il considère que ce n’est pas une activité valable pour une femme. La suite du concert suffit à nous convaincre, évidemment, que Fanny Mendelssohn est une créatrice de premier plan : dans le Schwanenlied (op. 1), la voix d’Ambroisine Bré laisse passer beaucoup d’émotion alors que le piano forme un flux souple et ininterrompu pour soutenir le chant.

Enfin, place à Clara Schumann. C’est la pianiste plus que la compositrice qui est évoquée dans les écrits d’un critique musical de l’époque lors de la venue de Madame Schumann à Paris : “Madame Schumann peut être certaine que son beau talent d’exécution, qui brille surtout par la vigueur et la précision, aux dépens de la grâce féminine, dont elle est complètement dépourvue, a été très apprécié à Paris”. Dans les Sechs Lieder, op. 13, Ambroisine Bré et Maude Gratton montrent toute la palette de couleurs et d’émotions que la compositrice sait évoquer : de la mélancolie à la sérénité, en passant par une joie qui se lit dans la voix et dans les yeux de la chanteuse, qui nous offre dans ces dernières pièces quelques moments frissonnants, avec des aigus piano très clairs et de grands intervalles tout en précision.

La musique a convaincu, le public était conquis, et la remise en contexte historique était marquante. Dans la salle, au fil des lectures, on rit des absurdités que les hommes du 19ème siècle ont pu prononcer sur les femmes. C’est peut-être oublier que toutes ces absurdités sont encore si souvent énoncées aujourd’hui, et pas toujours de manière plus subtile. On entend encore que “Martha Argerich joue comme un homme”, ou que les femmes ne savent composer que de la musique délicate. Tirons donc les leçons du passé !

Marie Humbert

© ComposHer 2018. Tous droits réservés. 

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