Éclosions : soirée concert-laboratoire par l'ensemble Ars Nova

22 mars 2019 - Centre Culturel Canadien

Deuxième événement au Centre culturel canadien organisé par l’ensemble Ars Nova, formation dédiée à la création contemporaine, « Eclosions » était présentée comme une « soirée concert-lab » où seraient exposées deux œuvres en cours d’élaboration, ou pour reprendre le programme « deux laboratoires en cours de gestation ».

La première était Phases, une « composition à l’image » de la musicienne canadienne Myriam Boucher. Une construction originale avec d’un côté une musique composée de synthétiseurs, d’enregistrements sonores extérieurs (bruits de la mer principalement), ainsi que d’instruments enregistrés séparément (deux saxophones et une contrebasse), et de l’autre un film monté par l’artiste elle-même. L’auditorium plongé dans le noir se retrouve soudain face à un écran éclairé violemment de figures géométriques clignotantes sur un fond blanc, avant que l’arrière-plan ne soit remplacé par des vidéos de banquises.

La bande sonore, dont l’installation de la salle permettait de dévoiler toute la richesse, oscille entre mélodies contemplatives, tonales ou non, et des tensions provoquées par des lignes de basses persistantes. A l’écran, les icebergs défilent, figures calmes, tandis que triangles, losanges et lignes scintillantes s’entrecroisent dans des motifs kaléidoscopiques. Une première partie aussi déstabilisante que fascinante, quasi-hypnotique (l’un des effets recherchés par la compositrice), qui s’interrompt brutalement, image comme musique, plongeant la salle dans l’hébétude. Le son et l’image reviennent ensuite chacun leur tour et le voyage poursuit son cours.

L’expérience auditive s’avère passionnante, le mélange des couches sonores créant un effet de perspective et de spatialisation étonnants. L’utilisation des synthétiseurs rappelle autant les travaux des précurseurs des années 70 que ceux plus récents de Murcof, et la composition brouille ainsi les frontières des genres. Une volonté de la compositrice performeuse, qui nous confia par la suite que le terme de « musique électronique » n’avait pas vraiment de sens pour elle, et qu’elle faisait avant tout « de la musique tout court ».

Ce discours correspond à la trame globale du projet dans lequel s’inscrit Phases : une création mêlant donc musique et images, mais aussi la poésie de Philippe Drouin et la mise en scène d’Alexandra Lacroix. A l’issue de la première partie, cette dernière explique que ce projet-laboratoire, baptisé « Porosité », joue ainsi sur le croisement des disciplines, l’interaction des musiciens avec la danse, l’utilisation de l’espace. Un objectif : l’abolition des frontières mais aussi des hiérarchies, où le chef d’orchestre (en l’occurrence Jean-Michaël Lavoie, directeur d’Ars Nova, absent ce soir) ne serait qu’une personne parmi tant d’autres sur scène. Une démarche forte et audacieuse quand on sait qu’elle fut initiée par Jean-Michaël Lavoie lui-même, qui se met ainsi en retrait pour se fondre dans une masse commune au profit d’un geste musical unique dans un spectacle total.

A noter que Myriam Boucher sera également mise à l’honneur par la ville de Poitiers (où l’ensemble Ars Nova est en résidence), dont elle réalisera la signature sonore, qui pourra être entendue aussi bien dans les supermarchés que sur les répondeurs téléphoniques ou les infrastructures publiques.

Le deuxième projet-laboratoire, Rêves d’occident, est une autre illustration de la collaboration artistique voulue par Ars Nova. Jonathan Pontier a ainsi présenté pour la première fois ses ébauches musicales, y compris à Jean Boillot, le directeur du NEST-CDN transfrontalier de Thionville-Grand Est où l’œuvre, « théâtre sonique » librement inspiré de la tempête de William Shakespeare, sera créée cette année.

Les trois interprètes (les percussionnistes Lucie Delmas et Mathilde Dambricourt et la chanteuse Géraldine Keller) ont donné toute leur énergie et leur application dans ces fragments où les parties vocales étaient essentiellement parlées, psalmodiées voire criées. Une prestation physique à laquelle répondait celle des percussionnistes, alternant gongs et autres instruments percussifs rappelant les rythmiques des tribus pygmées d’Afrique, dont le compositeur s’est directement inspiré. Cette influence atteint des sommets dans la dernière pièce, un trio vocal où les trois musiciennes battent les pulsations en tapant des pieds, des mains et claquant les doigts sur des rythmiques binaires et ternaires d’une grande beauté, mais aussi d’une forte complexité.

Partenaire de la soirée, le Centre de documentation de la musique contemporaine était également présent, entre les deux parties du concert, pour présenter l’ouvrage collectif « Compositrices, l’égalité en acte », et rappeler une nouvelle fois à quel point les compositrices furent volontairement écartées de l’histoire de la musique à partir de la fin du XIXe siècle. Des carrières passées sous silence, tandis que celles des compositrices d’aujourd’hui connaissent un essor encore peu médiatisé, à l’image de la compositrice Violeta Cruz (dont la venue initialement programmée fut annulée pour des raisons d’agenda) ou de Myriam Boucher, dont la liste des participations et créations sur son site donne le vertige. Souhaitons donc bon vent à cette nouvelle génération pleine d’avenir !

 

                Amaury Quéreillahc

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