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Alias, Amor - Elvira Muratore

Mis à jour : oct. 13


Juillet 2020


Elvira Muratore :

Narcissus Haïku Sacred Love Beyond the death Vivamus...

Valerio Losito

Lorsqu’une compositrice contemporaine se lance dans la redécouverte d’un instrument légendaire mais peu joué aujourd’hui, cela ne peut qu’attiser la curiosité des mélomanes. La viole d’amour, sorte d’alto baroque à cinq, six ou sept cordes principales qui disparut progressivement au XIXème siècle, est un instrument complexe et singulier : son nom lui donne une aura de mystère et de sentiments, semblable au halo de sons créé par les cordes sympathiques qui vibrent lorsque l’instrumentiste joue les cordes principales. C’est à travers cinq chapitres, inspirés de textes variés (du poète romain Catulle au poète japonais Basho, en passant par Edgar Allan Poe), qu’Elvira Muratore explore les possibilités de la viole d’amour. Narcissus ouvre l’album avec une série d’accords tenus ou en tremolo, qui témoignent déjà des possibilités polyphoniques de l’instrument. L’atmosphère est mystérieuse grâce au jeu des notes pédales, qui se maintiennent même alors que les accords se transforment en arpèges. Impossible de ne pas penser par moments à l’écriture de Bach dans les suites pour violoncelle par exemple, mais les trémolos, les accords sombres et répétés, la résonance plus grande de l’instrument parfaitement comprise et utilisée par la compositrice, rompent régulièrement avec cette pensée, jouant ainsi avec nos attentes pour créer un langage à la fois familier et surprenant.


Will it come back this year?

The snow that together

we had admired …

C’est le haïku qui inspire le deuxième chapitre (simplement nommé Haïku). Le langage très polyphonique du premier mouvement laisse place à une écriture pizzicato plus éthérée qui n’oublie pas pour autant la résonance de l’instrument. Valerio Losito sait alors donner corps et direction à une suite de notes qui semble presque improvisée. Les bribes de mélodie ou d’harmonie s’échappent, et l’on peut profiter du rythme changeant, de la pureté des intervalles et du mystère qui imprègne cette pièce en pizzicato du début à la fin.


Mélodie mélancolique et doubles cordes lancinantes marquent le début de Sacred love, troisième chapitre de l’album. Elvira Muratore est une compositrice du vécu émotionnel, de l’expérience sensorielle. C’est exactement ce que propose ce mouvement : on devine peut-être l’harmonie mouvante derrière les intervalles et les dissonances, les notes qui évoluent doucement dans une direction à peine perceptible, mais c’est avant tout la sensation physique que procurent chaque nouvelle note, chaque double corde, chaque mouvement harmonique, chaque tenue, qu’il faut savourer. Et l’immense poésie du tout… Beyond the death renoue avec certaines techniques de Narcissus : on revient aux accords sombres et aux trémolos, dont les dissonances s’accentuent. La mélancolie fait place à l’incertitude et l’angoisse, qu’on perçoit bien dans l’extrait choisi de The Colloquy of Monos and Una de l’écrivain E.A. Poe


Suddenly lights were brought into the room, and this reverberation became forthwith interrupted into frequent unequal bursts of the same sound, but less dreary and less distinct.”


Le texte est assurément à lire en même temps que l’on écoute l’œuvre, tant l’un est le miroir de l’autre. La tension se relâche alors que se glissent dans les envolées tragiques de la viole d’amour des notes plus apaisées, d’acceptation, jusqu’au retour du calme.


Le cinquième chapitre (Vivamus) propose une belle synthèse de l’album : arrivé à ce stade de l’écoute, on pourra peut-être se lasser d’entendre certaines techniques se répéter... ou bien apprécier la cohérence du tout, et la façon dont Elvira Muratore joue sur les immenses possibilités harmoniques et sonores de la viole d’amour pour créer un langage teinté de minimalisme, expressif, poétique et sensible.



Marie Humbert


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