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Amy Beach, Florence Price et Francesca Campana - Florilège

Dernière mise à jour : août 19

10 juillet 2021

Paru chez Decca, le disque Roots du jeune violoniste Randall Goosby rassemble des œuvres de compositeurs afro-américains, parmi lesquelles se nichent trois petites pièces de l’incontournable Florence Price. Adoration est une courte méditation, assez intérieure, conçue autour d’une mélodie lancinante et nostalgique, répétée à plusieurs reprises au violon au-dessus d’un accompagnement minimaliste (quelques accords, parfois un léger doublage) au piano. Joué avec simplicité et modestie par Randall Goosby, le caractère chantant du thème est à peine souligné d’un léger vibrato et de quelques soufflets délicats. Le caractère religieux de cette petite pièce se retrouve également dans la Fantaisie n°2 en fa dièse mineur, dont la première section est également conçue comme une mélodie assez simple, dans laquelle il est difficile de ne pas reconnaître des sonorités inspirées du gospel, au-dessus d’un accompagnement de piano qui souligne simplement la dramaturgie naturelle de la mélodie. Ce n’est que dans les sections les plus rapides, plus virtuoses, à l’harmonie plus audacieuse aussi, que le caractère fantasque de la pièce fait son apparition, avec de multiples fusées, voire des passages carrément espiègles, qui mêlent doubles cordes, arpèges, chant et jeu très spiccato, où le piano prend parfois la parole pour donner la réplique au violon. Si ce dernier manque un peu de feu dans les passages les plus fougueux - lorsque le thème est repris au piano avec un accompagnement de doubles croches plus flamboyant au violon - il fait preuve d’une merveilleuse douceur dans les motifs chantants. L’introduction de la Fantaisie n°1 en sol mineur est de facture plus classique - une cadence virtuose au violon - mais très vite, une mélodie qui semble s’inspirer à nouveau de chants populaires émerge, avec un caractère dansant qui évoque les juba des symphonies de Price. Puis c’est le retour d’un thème chantant, au caractère quasi-mystique, souligné par les doubles cordes parfaitement justes de Randall Goosby. Sans aucun artifice inutile, le violoniste chante à la perfection les lignes mélodiques de la compositrice : une belle porte d’entrée dans l'œuvre de Florence Price !


Clara Leonardi

Le Kaleidoscope Chamber Collective se présente comme un ensemble à géométrie variable, constitué d’artistes dévoué·e·s à faire rayonner la musique de chambre dans toute sa diversité. Pari gagné avec ce premier album American Quintets qui réunit Amy Beach, Samuel Barber et Florence Price. Le Quintette en fa dièse mineur de Amy Beach, particulièrement sombre, y est interprété avec une émotion palpable ; le premier mouvement se caractérise par une grande tension dans les unissons de cordes, les crescendo fulgurants ou les trémolos anxieux, apaisée par quelques chants mélancoliques au piano. L’adagio espressivo du deuxième mouvement est une des plus belles pages de la compositrice qui sait évoquer à merveille, dans une veine toute romantique, une tristesse aussi sincère que profonde et recueillie. Cette grande intensité émotionnelle ne faiblit pas dans le troisième mouvement, où la compositrice enrichit encore son écriture en retravaillant le matériau des mouvements précédents, et offre aux instrumentistes de superbes solos et duos qui permettent notamment d’entendre l’alto et le second violon, peut-être plus discrets dans les grands tutti. Mais la véritable découverte de cette album est incontestablement le Quintette avec piano en la mineur de Florence Price, dont l’ensemble livre le tout premier enregistrement. Dès les premières notes on reconnaît le style de la compositrice américaine, ses thèmes chantants, ses rythmes qui confèrent à sa musique un aspect quasi populaire. Là encore, les artistes ont l’occasion de montrer leurs superbes qualités de chambristes (grande justesse, son et vibrato très unifiés) mais aussi leur expressivité de solistes. Composée vers 1935, l'œuvre est encore très romantique notamment dans ses deux premiers mouvements. Mais le troisième mouvement, la danse “Juba” caractéristique de Florence Price, introduit plus de modernité : les musicien·ne·s jouent avec les rythmes rebondissants et les harmonies subtilement mélancoliques. Le quatrième mouvement, malgré sa brièveté, permet de conclure avec énergie une œuvre où la compositrice mêle les influences et travaille avec fluidité un matériau musical riche en motifs thématiques sans cesse renouvelés.


Marie Humbert


Francesca Campana est de celles qui, sans un premier enregistrement salutaire comme celui de l’ensemble Ricercare Antico dans ce disque, seraient peut-être restées tristement dans l’ombre pendant encore des années. Née à Rome vers 1610 et morte en 1665, elle y publie en 1629 un recueil d’airs à une, deux ou trois voix et peut-être un livre de madrigaux (apparemment perdu). Outre les qualités musicales indéniables de l’album - l'interprétation y est historiquement informée, juste tant dans l’intonation que dans les intentions -, sa grande force est de comprendre les différentes facettes de l’écriture de la compositrice, et d’en faire ainsi une collection d’airs bien plus variée qu’elle n’y paraît. Cela passe par des choix d’instrumentation sensibles au caractère de la pièce : limitée à un ou deux instruments pour les pièces les plus mélancoliques, plus dense pour les airs plus énergiques ou à plusieurs voix. Cette variabilité est aussi à l'œuvre au sein des airs, qui passent avec fluidité d’une atmosphère à l’autre, et où l’accompagnement volubile laisse parfois la place à un passage a cappella. Les airs à deux ou trois voix sont particulièrement riches car ils mélangent les styles d’écriture : homorythmies, imitations, foisonnement de lignes vocales imbriquées… La dernière pièce de l’album Occhi belli occhi amati est entièrement a cappella et profite de l’acoustique généreuse dans laquelle elle est enregistrée, qui mêle les timbres et fait durer les dissonances. Tout au long du disque, l’ensemble dirigé par Francesco Tomasi nous offre la superbe musique de Francesca Campana, qui se renouvelle d’un air à l’autre et explore cette éternelle question : la musique sert-elle le texte, ou le sublime-t-elle ?


Marie Humbert





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