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Axia Marinescu et « Les Femmes dansent » à Gaveau

30 janvier 2022



Axia Marinescu, piano



Ce matin, la pourtant conservatrice Salle Gaveau accueille dans sa lumineuse salle du cinquième étage un récital entièrement dédié aux compositrices. Axia Marinescu y fait entendre des extraits de son nouvel album Les Femmes dansent, paru en décembre dernier. Mêlant ses deux passions que sont la danse et la musique, la pianiste franco-roumaine fait le choix d’interpréter uniquement des œuvres françaises. Malgré cette permanence francophone, on circule à travers les époques, allant du baroque avec Elisabeth Jacquet de la Guerre à la musique contemporaine avec Sophie Lacaze. La grande variété de danses, de la valse à la tarentelle en passant par la mazurka et la danse créole, permet également de voyager à travers les différentes cultures, qu’elles soient fantasmées ou vécues.


Le programme débute brillamment avec Marie Jaëll et ses Valses mélancoliques puis les Valses mignonnes. S’inscrivant dans la grande tradition de la valse, Marie Jaëll tend la main à Chopin en écrivant ces cycles de miniatures ne dépassant pas la minute et demie et imprégnés d’une profonde nostalgie. À travers l'interprétation pleine de fraîcheur et de légèreté de Marinescu, les Valses mignonnes révèlent quant à elles les talents unanimement reconnues de pianiste de la compositrice. Des valses, on en entendra d’autres comme la Valse brillante op. 48 de Louise Farrenc aux dimensions plus vastes mais au caractère plus léger qui nous transporte dans les salons bourgeois du Second Empire ; ou encore la Grande valse espagnole « Los gitanos » op. 15 de Mel Bonis que les figures empruntées à l’Espagne fantasmée, si populaire à la fin du XIXe siècle, rendent à la fois extrêmement entraînante et légèrement stéréotypée. Enfin, parmi les différentes valses entendues au cours du récital, la Valse d’automne de Cécile Chaminade se distingue par la profonde dramaturgie qui l’anime. La pianiste nous tient en haleine par sa grande maîtrise du rubato qui rend cette lente valse, au caractère parfois lisztien, hypnotique, comme si le temps s’était arrêté.


Aux côtés de ces valses, qui occupent une grande partie du programme, d’autres danses plus ou moins communes viennent rythmer ce concert. L’intense fréquentation de Chopin se fait sentir à travers la Mazurka de Pauline Viardot qui vient rejoindre la grande famille des danses de salons. Un autre type de Mazurka nous est donné à entendre avec la Mazurk’ suédoise de Chaminade aux gammes modales et aux allures mélancoliques. Vient ensuite l’Italie avec la Sicilienne de Germaine Tailleferre où se mêlent jazz et influence ravelienne. De la compositrice, on a également eu la chance d’entendre sous les doigts impressionniste de Marinescu deux bijoux que sont le Larghetto et la Valse lente. Particulièrement à l’aise dans le répertoire français du début du XXe siècle, la pianiste nous bouleverse à travers ces deux pièces dont la profondeur nous plonge dans une impalpable mélancolie. Après l’atmosphère éthérée installée par les œuvres de Tailleferre, c’est un violent tournant que nous fait prendre Marinescu avec une pièce contemporaine : la Tarentella de Sophie Lacaze. Virtuose, fougueuse, immuable, cette pièce aux allures parfois terrifiantes est l’occasion pour la pianiste de dévoiler sa grande virtuosité, nécessaire pour interpréter cette danse folle.


Moins communes sont la Danse créole de Chaminade ou la Danse sacrée op. 35-38 et la Bourrée op. 62 de Mel Bonis. De ces danses plus surprenantes, la Danse sacrée de Bonis sort du lot avec son ostinato de main gauche qui accompagne une lente mélodie statique qui fige l’instant comme une scène au bord de l’eau à travers les yeux des peintres impressionnistes. Enfin, les deux courts extraits tirés de la Suite no 5 d’Elisabeth de Jacquet de la Guerre nous laissent plus dubitatifs. De nombreuses tentatives ont prouvé récemment que le répertoire pour clavecin joué sur un piano était toujours aussi légitime, mais cela nécessite une aisance avec le style propre à cette musique. Le manque de précision dans les ornements et le rubato parfois excessif ont rendu marginaux ces extraits, éclipsés par l’aisance de la pianiste dans les autres styles de musique.


Malgré cette réserve, le récital et l’album sont de vraies réussites qui permettent de remettre doublement au jour un répertoire injustement oublié. Tout d’abord celui de la danse qui, exceptées les œuvres de Chopin, ne trouve plus de lieu légitime à son exécution et dont la légèreté ne semble plus intéresser ni les interprètes ni le public actuel. Mais surtout, Marinescu remet au jour ces compositrices dont la sortie de l’ombre peine à s’effectuer (on se réjouissait tout de même de constater que ces noms n’étaient plus ceux d’illustres inconnues pour le public). Entre œuvres inédits, pièces pour clavecin ou création contemporaine, ce programme révèle tout un pan des catalogues des compositrices pour qui la danse était encore omniprésente dans la société. Revers de la médaille, ce programme constitué uniquement de courtes pièces de danse peut finir par être lassant : on regrette l'absence d'une œuvre d'ampleur qui aurait pu constituer le cœur du concert.


Martin Barré


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