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Coup d'envoi de Bagat'elles, quand Charlotte Sohy conquiert l'Orangerie sonore

Dernière mise à jour : 3 sept.

26 mai 2022


Quatuor Hermès


Jusqu’à ces derniers mois, on n’entendait guère au concert la musique de Charlotte Sohy, dont beaucoup ne connaissaient que la Symphonie Grande Guerre, recréée en 2019. Mais les temps ont changé et La Boîte à pépites est passée par là : le tout jeune label a consacré son premier (superbe) coffret monographique à la compositrice et fait connaître ainsi ses deux quatuors, interprétés par le Quatuor Hermès. Il ne restait plus qu’à les entendre au concert : c’est chose faite grâce à ces mêmes interprètes et au tout nouveau festival L’Orangerie sonore, porté par ProQuartet et sa directrice Charlotte Bartissol, en collaboration avec Héloïse Luzzati pour la programmation des concerts « Bagat'elles » consacrés aux compositrices.


Le premier Quatuor s’ouvre sur un mouvement poétiquement intitulé « Allégresse » : construisant progressivement son thème à partir du violoncelle, ajoutant successivement les autres instruments, Charlotte Sohy instille rapidement un caractère champêtre et plein d’espoir, à travers une mélodie particulièrement guillerette. Les quatre musiciens y insufflent une bonne dose d’énergie avec des crescendo particulièrement vifs, une certaine légèreté dans l’archet qui leur permet de souligner le rythme du phrasé – sans pour autant donner dans la naïveté. « Sérénité », qui suit, met encore davantage en lumière leurs qualités techniques : legato très homogène qui permet des phrasés d’une cohérence remarquable, unissons parfaits à la justesse impeccable… Ce deuxième mouvement est aussi, étonnamment, teinté d’un caractère plus conquérant dans les fortissimo, ici renforcé par des rythmes presque surpointés - sans toutefois la moindre lourdeur, grâce notamment à un usage averti du vibrato, jamais excessif. Le titre « Badinage » du troisième mouvement paraît lui aussi un peu incongru : loin d’une atmosphère gentiment enjouée, le rythme en 5/4 crée une sensation de mouvement, mais aussi d’instabilité dans la phrase qui semble prise par une forme d’urgence. Impossible de ne pas songer au Quatuor de Ravel, à peu près contemporain de celui de Sohy, également enregistré par les Hermès, lorsque le caractère exubérant des trémolos des quatre instrumentistes souligne la brusquerie des montées en puissance qui émaillent l’écriture. Le final, sobrement intitulé « Volonté » est peut-être la plus moderne des quatre sections. La construction en forme de fugue implique parfois une forme de délitement du quatuor, d’autant que les interprètes détachent ici avec une attention particulière la tête de chaque sujet, en faisant une véritable prise de parole. Alors que certains passages sont d’une clarté limpide, d’autres évoquent davantage un maelstrom de sentiments contradictoires, semblant préfigurer la complexité du deuxième Quatuor.

Si l’« Allegro » initial de ce dernier est, sous les doigts des Hermès, tout aussi exalté que le Quatuor n°1, et s’il présente également quelques thèmes assez candides, ce second opus laisse tout de même entrapercevoir une face plus sombre, plus nerveuse – moins tonale aussi – de l’écriture de Sohy. Les moments d’exultation se sont transformés en paroxysmes de tension... C’est donc un soulagement que l’« Andante » suspendu qui suit : de l’introduction, particulièrement intense, à la conclusion plus apaisée, c’est une atmosphère de méditation intérieure, voire de recueillement, qui domine. S’ils ne manquent pas de varier les sonorités, abandonnant par moments le vibrato pour construire de grandes nappes sonores lisses et hypnotiques, les quatre instrumentistes n’oublient pas pour autant de préserver la continuité de la phrase à tout instant, soignant notamment les passages de témoin entre premier et second violon, qui sont d’une fluidité époustouflante. Les dialogues entre musiciens prennent une tout autre forme dans le « Rondo » final : portées par une espièglerie sympathique, les interventions fulgurantes de chacun ressemblent à autant de provocations destinées aux trois autres. L’essentiel du mouvement étant fait de phrases malicieuses, sautillantes, accompagnées de notes piquées ici très sèches, chaque thème chanté surgit comme un véritable enchantement. Au violon, le son d’Omer Bouchez, poétique mais sans lyrisme exagéré, porte à merveille les mélodies lumineuses imaginées par la compositrice. La conclusion assénée, très affirmative, a finalement moins de charme que ces quelques moments magiques, mais elle permet de rappeler la richesse des climats explorés par Charlotte Sohy et la puissance de son écriture. Avis aux sceptiques : il suffit de plonger les oreilles dans le coffret de La boîte à pépites pour s’en rendre compte !



Clara Leonardi




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