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Brillon de Jouy : the piano sonatas rediscovered



Avril 2021


Anne-Louise Boyvin d'Hardancourt Brillon de Jouy :

Sonatte en la mineur

Troisième recueil de sonates pour le pianoforte : Sonates n°1 à 12

Nicolas Horvath, piano



A la redécouverte d’Anne Louise Boyvin d'Hardancourt Brillon de Jouy : derrière ce nom à rallonge se cache une compositrice inconnue, qui tenait l’un des salons les mieux fréquentés du XVIIIème siècle, mais dont les oeuvres ne furent, d’après le pianiste Nicolas Horvath, jamais publiées. Qu’à cela ne tienne : l’artiste s’est donc attaqué à l’exploration de son passionnant répertoire pour clavier (et accompagnement “ad libitum”, accompagnement qui n’est pas présenté ici), qui évoque tantôt Mozart, tantôt Beethoven, mais jamais sans une touche personnelle d’espièglerie.

La Sonate en la mineur, qui ouvre le disque - comme, plus loin, la Sonate n°4 en do mineur issue du troisième recueil - s’illustre par une économie de moyens apparente (la main gauche est souvent cantonnée à de simples accords répétés, accompagnant le thème à la main droite) qui permet en fait une riche palette expressive. La mélodie, en elle-même plutôt sobre, qui s’esquisse à la main droite est chargée d’ornements (gammes, octaves) qui la complexifient et en renforcent la mélancolie languissante. Sans chercher à embrasser un jeu historiquement informé, le pianiste Nicolas Horvath choisit plutôt de mettre en avant ce caractère mélancolique en usant de la pédale à l’envi, et en renforçant l’aspect tourmenté de l’écriture par des changements de nuances très prononcés, voire de légers accelerando. Des effets qui donnent aux passages les plus agités, comme la deuxième section du deuxième mouvement, une apparence de chevauchée fantastique.

Les deux sonates qui suivent, extraites du troisième recueil de la compositrice, sont de facture moins surprenante. Le thème initial de la Sonate n°1 en do mineur évoque celui du Rondo de la Pathétique de Beethoven, les répétitions de motifs à l’identique sont fréquentes ; les deux mouvements de la Sonate n°2 en si bémol majeur sont composés d’un grand nombre de variations articulées autour d’un seul thème assez simpliste, où la main gauche est cantonnée à un accompagnement assez répétitif, tandis que la main droite exécute des mouvements plus ou moins virtuoses. Mais si la deuxième sonate demeure centrée sur un caractère plaisant et poliment joyeux, certains effets de la Sonate n°1 contribuent à maintenir une atmosphère tendue, et c’est là que réside l’intérêt de l’écriture de Brillon de Jouy : octaves brisées à la main gauche, modulations surprenantes qui viennent infléchir le chant de la mélodie à la main droite (début du second mouvement), thèmes qui s’achèvent étrangement (comme la fin du premier mouvement). La façon d’attaquer systématiquement les notes de la mélodie par des ornements, des gammes ou des appogiatures maintient également l’auditeur en éveil. Nicolas Horvath n’hésite pas à chercher des sonorités cristallines dans les aigus pour varier au maximum les timbres - dans des pièces qui restent concentrées sur la tessiture médiane du clavier - ou encore une fois à précipiter les passages les plus troubles pour intensifier la tension dramatique.

La troisième sonate du recueil rappelle encore plus nettement Mozart - contemporain de la compositrice - que les précédentes. Mais l’écriture s’en éloigne par son espièglerie : l’omniprésence des appogiatures contribue à l’impression de malice qui se dégage, encore renforcée par le fait que les marches harmoniques ont parfois des conclusions surprenantes - faisant basculer l’écriture, en trois notes, de la sérénité à la mélancolie, voire à une atmosphère plus tourmentée, caractérisée par des modulations rapides et des rythmes syncopés. Le deuxième mouvement a presque des allures de danse populaire, les rythmes ternaires répétés revêtant parfois un caractère enthousiaste, parfois l’allure d’une cavalcade mystérieuse. Brillon de Jouy s’écarte parfois encore davantage du côté de la virtuosité, à côté de premiers thèmes à l’allure mozartienne, comme dans la cinquième sonate du recueil, dont le premier mouvement juxtapose des sections où abondent des notes répétées et des gammes fulgurantes.


L’audace est plus franche encore dans le deuxième disque du coffret, consacré aux sept dernières sonates du troisième recueil. Il s’ouvre sur le mystérieux “Cantabile” de la Sonate n°6, qui oppose au glas obstiné de la main gauche ce qui ressemble à des improvisations de la main droite, puis se développe en un thème délicat accompagné par des triolets de main gauche, dont la mélancolie est là encore soulignée par les appogiatures. Les climats très contrastés des différentes sections de l’“Allegro” de cette même sonate, mais aussi du premier mouvement de la Sonate n°7 qui suit, sont prétexte à des audaces harmoniques toujours passionnantes, les motifs étant répétés systématiquement deux fois, mais métamorphosés par le jeu de modulations insolites qui apparaissent parfois au milieu de la phrase. Le final de la Sonate n°7 ou celui de la Sonate n°8 présentent même de petites dissonances assumées dans les passages les plus rapides.

Quelques surprises dans le jeu pianistique donnent également une couleur moderne à l’écriture de la compositrice, comme dans les Sonates n°8 et 9, où elle brise systématiquement les intervalles entre main gauche et main droite, instaurant une légère instabilité dans la conduite de sa mélodie, ce qui crée un sentiment de chute dramatique, voire génère une sensation de balancement assez insolite.

Les trois dernières sonates du coffret montrent le développement de l’écriture de Brillon de Jouy, qui devient de plus en plus volubile. Si certains mouvements restent de facture très classique (le “Rondeau” de la Sonate n°11) d’autres adoptent des accords de plus en plus fournis, des tempi allants (les sonates sont construites désormais avec deux mouvements rapides, et non plus un mouvement vif et un mouvement lent), et la partition exige du pianiste non seulement de la délicatesse mais aussi une certaine puissance, combinant grondements dans les graves et brillance dans les aigus. Le caractère dramatique est renforcé : abondance de trémolos et arpèges rapides contribuent à produire un effet d’impatience, comme dans le premier mouvement de la Sonate n°11. Les ruptures se font plus brusques, un seul mouvement semblant en regrouper plusieurs (“Allegro moderato” de la Sonate n°10). Enfin, les tempi plus rapides accroissent la virtuosité de la partition, les multiples gammes et ornements atteignant une vitesse impressionnante, comme dans le “Presto” de la Sonate n°12, qui conclut le disque.

L’écriture de Brillon de Jouy est fantasque, changeante, toujours surprenante : elle use et abuse des changements soudains de tempi et des cadences rompues, induit l’auditeur en erreur avec des gammes qui ne mènent pas toujours là où on les attendrait ou des modulations très étonnantes pour son époque, et construit ses mouvements en juxtaposant, sans transition, des sections aux atmosphères très variées. Le résultat est passionnant et étonnamment moderne.



Clara Leonardi


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