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Caroline Shaw - Florilège

18 novembre 2022


Chez ComposHer, on a un gros coup de cœur pour la musique de la compositrice américaine Caroline Shaw. Coup de cœur manifestement partagé par de nombreux artistes, qui s'associent à elles et se saisissent de sa musique, nous fournissant de nombreux enregistrements. Tour d'horizon des dernières sorties consacrées à cette incroyable musicienne...


Caroline Shaw et le quatuor à cordes, c’est une longue histoire ! Après l’album « Orange » (2019), la compositrice s’associe à nouveau au Quatuor Attacca, dans un album qu’elle espère être « comme marcher dans la forêt du point de vue d’une fourmi, au milieu de la mousse, l’eau et le bois dans toute son étrange complexité ». Dans The Evergreen, pièce centrale de l’album, l’effet est réussi : les gouttes d’eau scintillantes côtoient la force et la patience des arbres profondément enracinés. L’écriture est tout en images, poétique, avec comme souvent chez Shaw un grand travail sur le rythme et un quatuor à cordes aux harmonies chatoyantes, qui semble un unique instrument et non quatre. Three essays, qui ouvre l’album, est une œuvre foisonnante, et offre quelques envolées mélodiques aux instruments du quatuor. Son premier mouvement, « Nimrod », a notamment de superbes moments de grâce. Blueprint, inspiré du quatuor op. 18 no. 6 de Beethoven, propose encore un autre style : entre intensité dramatique et légèreté dansante, l'œuvre est comme une conversation où les quatre instruments changent sans cesse de sujet. Enfin, l’album est l’occasion d’entendre la voix de Caroline Shaw : And So (qui fait partie du cycle Is a Rose) renoue avec la nature et la poésie dans un style quasiment improvisé. Parfait partenaire de la compositrice, le Quatuor Attacca offre avec « Evergreen » un superbe disque, auquel on ne cessera de revenir.


Marie Humbert

 

Conçu en trois jours dans un studio d’enregistrement comme un album pop, Let the Soil Play Its Simple Part est un cycle de dix chansons composées et interprétées par Caroline Shaw et l’ensemble Sō Percussion. Si Shaw s’est fait remarquer en travaillant avec Kanye West (voir vidéo), cet album n’est pas une simple incursion dans le monde de la pop. C’est une réflexion sur les frontières entre l’expérimental et le traditionnel, le savant et le populaire, le sacré et le profane, dont la voix et les quatre percussionnistes constituent le dispositif d’hybridation. Car cette hybridation tient aussi du parasitage de nos oreilles, comme si elles étaient bloquées sur le mode shuffle d’une grande playlist mondialisée qui dérange et interroge notre relation à la musique. C’est pourquoi même quand elle est lyrique, la musique de Shaw semble se retenir, se contenir, travaillée par une étrange mise à distance. Quand elle écoute « Lay all your love on me » comme un choral de Bach, elle nous fait entendre le tube d’ABBA à l’état d’épure, mais non sans une sorte d’ironie mélancolique. Sa ritournelle fait écho aux hymnes religieux qui ouvrent et referment l’album : « Some Bright Morning », pour électronique, piano et orgue Hammond sur la mélodie du Salve Regina (XIIe s.) répondant à « To the Sky » (sur les paroles d’Anne Steele, autrice de nombreux hymnes évangéliques du XVIIIe s.). Tantôt la voix de Shaw dialogue en duo avec un percussionniste — « Long Ago We Counted » pour batterie et sampler, composé comme une conversation entre deux bébés, ou « Let the Soil Play Its Simple Part », inspirée par James Joyce, écrite en une heure pour voix et steel drums, enregistrée en une prise. Tantôt elle répond à l’ensemble tout entier, dont le jubilatoire « Other Song », dont la mélodie risque fort de planter ses racines dans vos oreilles, comme cette plante verte en lévitation sur la couverture de l’album.

Lambert Dousson

 

La collaboration très réussie entre Caroline Shaw et I Giardini (on en parlait ici et ) se poursuit avec la sortie de « The Wheel », album consacré à sa musique de chambre. Les pièces choisies correspondent aux deux artistes au cœur de cet ensemble à géométrie variable : Pauline Buet (violoncelle) et David Violi (piano). On les entend notamment en duo dans The Wheel, œuvre commandée par I Giardini. « Voyage à travers un paysage fait de souvenirs musicaux », la pièce propose une esthétique initialement éthérée, faite d’interventions simples et apparemment déconnectées, qui se densifient et se complètent. Les notes répétées au piano se transforment en harmonies martelées, et les pizzicati du violoncelle deviennent d’intenses mélodies. La communication entre les deux (et en fait trois, avec Shaw !) artistes est évidente. Shuichi Okada (violon), Léa Hennino (alto) et Eriko Minami (percussion) se joignent au duo pour le reste de l’album, proposant ainsi des formations très diverses : Gustave Le Gray (pour piano), entre réminiscences de Chopin et poésie propre à Shaw, côtoie Boris Kerner, pour violoncelle et pots de fleurs (qui explore la phrase « the detail of the pattern is movement »). In manus tuas, pour violoncelle seul, est l’une des œuvres les plus enregistrées de Shaw ; son travail sur les sonorités du violoncelle, le rythme, permet une grande variabilité d’interprétation (à laquelle participe même ici le son de la respiration de Pauline Buet, miroir de l’auditeur·ice tenu·e en haleine par les silences). Le duo Limestone & Felt peint la surface dure (mais aussi résonnante) du calcaire, en opposition aux bariolages étouffés du feutre. Mais le coup de cœur du disque reste Thousandth Orange, où Shaw démontre qu’il y a mille façons d’écouter et d’apprécier les choses simples, qu’il s’agisse d’une suite de quatre accords, ou… d’une orange !


Marie Humbert


 

L’album « Transcend » du Fukio Ensemble est l’occasion d’entendre à nouveau Entr’acte, écrite par Caroline Shaw pour quatuor à cordes initialement. La compositrice, elle-même violoniste et altiste, écrit surtout pour les instruments à cordes, et sait leur faire exprimer toute une palette d’effets et de couleurs. Mais cette version pour quatuor de saxophones, sans doute grâce à l’inventivité de l’arrangement réalisé par l’ensemble lui-même, saisit toutes les subtilités de l’écriture de Shaw : les saxophonistes rivalisent de virtuosité pour trouver des contrastes, passant d’un son pur à un timbre plus cuivré, jouant du vibrato et du glissando, sans oublier de s’effacer derrière la pureté de petites notes aiguës déposées comme des gouttes. Cette transcription pour instruments à vent permet aussi d’apprécier le travail harmonique d’une autre manière, grâce au son rond et chaleureux des saxophones. Preuve s’il en fallait une que la musique de Caroline Shaw a de nombreuses facettes.


Marie Humbert




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