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Création et œuvres oubliées : de Roesgen-Champion à Shaw - Florilège

22 janvier 2022

L’album « Renewal » de United Strings of Europe donne assurément envie de suivre désormais l’ensemble avec attention. Dirigé du violon par Julian Azkoul (qui signe également les arrangements pour orchestre à cordes), l’ensemble a pour vocation d’explorer de manière inclusive des répertoire variés, de promouvoir la création et d’aller à la rencontre de nouveaux publics. Côté programmation,

« Renewal » remplit le contrat : on y trouve un quatuor de Félix Mendelssohn, un superbe cycle pour soprano et cordes d’Osvaldo Golijov (qui permet à Ruby Hughes de briller), mais aussi deux compositrices. D’abord Joanna Marsh et In Winter’s House (originellement pour chœur) : l'œuvre est lumineuse et imagée, et on est emporté·e par des nappes sonores plus ou moins denses et élargies, dont ressortent des mélodies chantantes et contemplatives au gré des crescendo. Suit Entr’acte, de Caroline Shaw, que l'on reconnaît bien dès les premiers accords répétés, entrecoupés de ce silence qu’elle maîtrise si bien. L’ensemble fait preuve de la même précision, cohérence et expressivité dans les nuances et le travail du son que dans In Winter’s House, tout en profitant d’une palette de jeu plus étendue : les pizzicati eux aussi caractéristiques de Caroline Shaw tiennent en haleine, sans qu’il soit retiré quoi que ce soit à la rondeur des accords. On la retrouve pour clore l’album, avec And the Swallow (originellement pour chœur). Bien que le traitement du texte joue toujours un rôle primordial dans les œuvres vocales de Shaw, l'arrangement pour cordes fonctionne remarquablement bien : ce que l'on perd en poésie des mots, on le gagne en profondeur de timbre des cordes. Une conclusion suspendue pour cet album très réussi.


Marie Humbert

 

Dès le prélude de ce Concerto N°2 en quatre mouvements, nous sommes surpris. Le timbre rétro-futuriste d'un clavecin joué comme un orgue, mêlé à un saxophone et à un basson, et l’alternance d'accords d'inspiration baroque et d'accords dissonants joyeusement scandés qui semblent tout droit tirés de la bande son d'un film expressionniste, nous plongent irrémédiablement dans l'univers à la fois sensible et avant-gardiste de Marguerite Roesgen-Champion (1894-1976). Rebecca Cypess (clavecin), Paul Cohen (saxophone alto), et Roger Nye (basson) parviennent à arpenter avec brio la ligne de crête entre impressionnisme et recherche de nouvelles sonorités, en laissant toute leur place à l'originalité et au talent de la compositrice. Les musiciens s'entendent remarquablement bien, saxophone et basson sachant véritablement ne faire plus qu'un dans certaines mélodies, ou leur conférer une épaisseur délicieuse qui explore la différence de timbre intéressante entre les deux instruments. Ils savent aussi s'effacer pour faire ressortir chaque mélodie comme un joyau, ou encore les notes aiguës du clavecin comme une pluie d'or dans la cadence de l' « Allegro moderato ». Rebecca Cypess développe un toucher aussi parfaitement maîtrisé que téméraire parfois. On sent que c'est un vrai plaisir pour les musiciens de s'être retrouvés autour de ce projet, qui est aussi un plaisir à écouter : « Heard again for the fist time » donne à une œuvre injustement oubliée son seul enregistrement disponible publié, et quelle version !

Félix Wolfram

 

The Space in Which to see est à la fois le titre de l’album et le titre d’un ensemble de quatre tableaux de la compositrice Anne Leilehua Lanzilotti pour l’ensemble Borderlands. « This is how you see me the space in which to place me » donne le ton : l’ensemble de cordes, de vents et les percussions crée un module sonore en à peine une minute. Ce module se présente alors sous deux configurations successives, deux accords complexes qui se construisent l’un après l’autre. C’est une sorte de tableau cubiste musical qui contraste avec le suivant « To see this space see how you place me in you ». La peinture musicale se fait aussi discours littéraire. Les cordes frottent, comme une griffe sur une toile cirée, pendant que le cor développe sa mélopée, deux images se superposant comme sur un négatif photo. Les cordes se font ensuite plus chantantes et une respiration intervient, un souffle qui termine le tableau. « This is how to place you in the space in which to see » reprend les mêmes mécanismes que le tableau précédent : cordes grinçantes, respiration humaine, mais dans une continuité qui surprend et contraste avec le tableau de paysage écossais qui précédait. Là, c’est un endroit exigu, obscur sans être effrayant, comme une attente vers le dernier tableau « The space in me you see is this place ». On retrouve le cor, accompagné des cordes, jouant cette fois en harmonie les uns avec les autres, pour proposer un tableau bien apaisé. Les sept Songs et Aria de Vivian Fine sont peut-être plus accessibles, dans un style plus traditionnel. Le cor, qui a la part belle dans cette œuvre, chante, accompagné par les cordes, tout du long, parfois en duo avec le violon. Si l’ambiance peut paraître quelquefois glauque, elle n’en est pas moins variée, et c’est de l’ensemble (très particulier) du quatuor à cordes et du cor que naît la cohésion de style.


Gabriel Navaridas

 

Dans Resonance Lines, paru en Septembre 2021, la violoncelliste Hannah Collins nous fait découvrir une série d’œuvres de Kaija Saariaho ainsi qu’une pièce unique de la compositrice américaine Caroline Shaw, le tout dans une ambiance suspendue, contemplative, mais toujours percutante. La « Dreaming Chaconne » de Saariaho comporte de nombreux effets harmoniques, utilisant la palette de jeux permise par le violoncelle : trémolos, jeu sul ponticello, etc. Ceux-ci enrichissent le rêve dans lequel nous transporte la pièce, dont on ne perd jamais la ligne mélodique. Le « In manus tuas » de Caroline Shaw reprend nombre de ces effets de jeu au début et à la fin de la pièce, au travers d’accords se terminant en trémolos grinçants. Elle parvient à revisiter entièrement, au travers d’arpèges de moins en moins tonaux, le motet éponyme du 16ème écrit par Thomas Tallis. L’aspect contemplatif, presque sacré, est renforcé par les notes que chante Hannah Collins au-dessus de ces phrases arpégées. On retrouve ensuite Saariaho et ses « 7 Papillons », une série de sept courtes pièces d’une ou deux minutes extrêmement imagées. Certains « papillons », vifs, rapides et foisonnants, brisent l'atmosphère de rêverie suspendue qui caractérise l'album. Les trois dernières pièces, en reprenant des motifs déjà présentés, mais déconstruits et approfondis, peuvent faire écho à la fin de vie des papillons représentés musicalement dans cette œuvre.


Noémie Bruère

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