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Fernande Decruck - Saxophonie

Dernière mise à jour : août 19

12 mars 2021

Fernande Decruck :

Pavane

Saxophonescas

Deux Berceuses

Variations saxophoniques

Saxofonia di camera

Saxophonie

Quatuor Ellipsos



De Fernande Decruck, compositrice française née en 1896 et morte en 1954, on connaît surtout la Sonate pour saxophone alto et piano, assez fréquemment enregistrée ces dernières années. Mais il était grand temps de s’attaquer aux autres pièces de cette fascinante artiste, qui consacra son écriture au saxophone, élargissant le répertoire de l’instrument avec, notamment, de nombreux quatuors. Rien d’étonnant donc à ce que le Quatuor Ellipsos décide de s’y plonger…


Le disque s’ouvre sur la solennelle et mélancolique Pavane. Alors qu’une douce mélodie se déploie à l’alto et au soprano, le ténor et la basse restent d’abord largement cantonnés à un rôle d’accompagnant. La section centrale, homorythmique, met en exergue les trouvailles harmoniques de la compositrice, qui parvient à créer, en crescendo successifs, une tension permanente qui ne se résout que par la reprise du thème dans la section finale.


Après cette courte introduction, le quatuor Ellipsos présente les huit mouvements des Saxophonescas, courtes pièces à la personnalité affirmée qui permettent aux quatre musiciens de déployer toute leur virtuosité. Après une introduction en rythmes pointés très solennelle, l’“Héroïque” a plutôt des allures de fileuse : sur un ostinato de doubles croches se déploie peu à peu une longue mélopée, d’abord exposée par les voix graves, puis reprise dans les aigus. La prise de son met en relief le timbre presque nasillard des premiers, et à l’inverse la clarté insolente du saxophone soprano. La “Faunesque” qui suit rappelle, avec ses mystérieuses gammes ascendantes de quatre notes, le “Prélude à la nuit” de la Rapsodie espagnole de Ravel ; l’étrangeté de l’atmosphère étant renforcée par les gammes par tons de la “Fantasmagorie” qui suit. Les quatre instrumentistes parviennent à la fois à mêler leurs timbres jusqu’à les rendre indiscernables et à préserver une précision d’ensemble dans les attaques, mordantes et espiègles, qui évoquent l’arrivée de créatures féériques dans un pays rêvé. Les brumes semblent se dissiper peu à peu dans le “Pianissimo” puis les “Parenthèses” et l’“Histoire sans nom” qui donnent l’occasion d’admirer les nuances les plus délicates des Ellipsos, qui parviennent à transformer les sons de leurs instruments en un délicat tapis sonore. Les tuttis triomphants reviennent seulement dans le “Choral orphéonique”, qui juxtapose des plans sonores radicalement opposés, forte rutilants et piano étouffés. La tension culmine finalement dans la cavalcade de la “Fuguesque”, qui présente des enchevêtrements de rythmes ternaires et binaires en une succession de soufflets de plus en plus rapprochés avant un tutti solennel qui rappelle, comme en miroir, l’introduction de l’“Héroïque”.


On retrouve la mélancolie de la Pavane dans les Deux berceuses. Alors que la Berceuse Héroïque oppose nettement voix graves et aiguës - si les secondes semblent reprendre des motifs de berceuses populaires célèbres, les premières instaurent avec de lentes oscillations une tension cauchemardesque - le Mouvement calme et souple est largement homorythmique, et s’aventure du côté du jazz avec son rythme syncopé.


Ce sont aussi les syncopes du saxophone baryton qui ouvrent les Variations saxophoniques. L’“Andante espressivo” déploie un chant alangui par-dessus cet accompagnement subtilement dansant ; puis les syncopes ne font plus que de brèves apparitions, très distendues, dans le “Stesso tempo” avant de laisser la place à des contretemps qui instaurent un sentiment de fuite en avant constant dans les traits de l’“Allegretto scherzando”. Mais ce sont finalement dans les mouvements les plus paisibles que les Ellipsos sont les plus à l’aise : les crescendo organiques du “Con flessibilita, senza rigore” mettent en valeur leur souffle commun, le “Lento espressivo” et le “Moderato e senza rigore” leur donne l’occasion de développer un son suave, proche de celui d’une clarinette, alors que les traits de l’“Allegro moderato energico”, de l’“Allegro ma non troppo” ou du “Tempo flessibile e vivo di filatosa” semblent parfois un peu mécaniques. De même, la “Fugue” conclusive manque un peu de panache, et conclut finalement ces variations sur une note plus résignée qu’exultante.


L’album se conclut par deux « saxophonies » dans lesquelles Decruck cherche à exploiter les multiples possibilités de l’instrument. La Saxofonia di camera s’ouvre sur un « Andante » nostalgique qui n’est pas sans évoquer la sonorité cuivrée des premiers orchestres de jazz. De facture plus classique, l’« Allegro moderato, con anima » fait penser, avec son accompagnement trépidant, aux passepieds de Debussy ; le relief naît des exclamations régulières du saxophone soprano et du très délicat pianissimo de la conclusion, qui se poursuit dans l’« Andantino affectuoso ». Si ce troisième mouvement met en avant la justesse sans faille du quatuor, engagé dans un impitoyable jeu de dissonances, l’« Allegro con moto » final illustre davantage l’impeccable synchronisation des musiciens, qui donne au dialogue constant entre voix aiguës et graves un caractère enlevé. Là encore, cependant, le jeu de questions réponses se fait parfois presque mécanique ; la précision du jeu des instrumentistes semblant les détourner de toute tentative de rubato, qui serait peut-être bienvenu dans les passages cadentiels. De la même façon, on peut regretter que les arpèges virtuoses des saxophones alto et soprano prennent le pas sur les motifs mélodiques des instruments graves dans le premier mouvement de la Saxophonie. C’est bien lorsque les traits s’insèrent dans un ensemble construit de soufflets et dans une progression dynamique plus contenue, comme dans le « Tempo di jazz » final, qu’ils sont les plus impressionnants. L’écriture de Decruck et la finesse de ses changements harmoniques mérite en tout cas l’enthousiasme contagieux des quatre musiciens.



Clara Leonardi


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