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Au festival "Un temps pour elles", le crépuscule du XIXème siècle par Jaëll, Le Beau et Pejacevic

Dernière mise à jour : août 19


27 juin 2021

Abbaye de Maubuisson (Saint-Ouen-l'Aumône)


Alexandre Pascal (violon) Léa Hennino (alto)

Héloïse Luzzati (violoncelle)

Célia Oneto Bensaid (piano





Pour sa deuxième édition, le festival "Un temps pour elles" a choisi l’itinérance : chaque week-end, sa fondatrice Héloïse Luzzati, violoncelliste, pose ses valises dans un nouveau lieu emblématique du Val-d’Oise et propose plusieurs concerts, chacun porteur d’une thématique bien définie (le romantisme allemand, la famille Viardot, la mélodie française...), qui forment une programmation recherchée. Premier arrêt donc, l’abbaye de Maubuisson (Saint-Ouen-l’Aumône) où après avoir accueilli le trio Wanderer le samedi 26 juin, la musicienne et ses partenaires chambristes proposent un programme “fin de siècle” regroupant trois quatuors avec piano de la fin du XIXème.


Le concert s’ouvre sur les nappes de cordes de l’“Adagio” du Quatuor avec piano en fa mineur de Luise Adolpha Le Beau. A l’atmosphère solennelle de cette introduction, qui évoque presque un choral, violon, alto et violoncelle ajoutent un caractère plaintif à travers un vibrato soutenu et expressif. Le premier thème conserve ce caractère à la fois solennel et passionné : la mélodie, assez dramatique, fait l’objet d’une lecture très souple des interprètes, qui respirent et vibrent beaucoup ; les sommets les plus expressifs ne sont jamais lourds. C’est toutefois dans le deuxième mouvement que s’exprime le mieux la douceur des piano de Le Beau : les cordes, moins véhémentes, adoptent des nuances plus délicates ; sans rechercher un son parfaitement homogène, elles sont animées par la volonté de souligner les mêmes accords. Leur répond le piano d’une grande élégance de Célia Oneto Bensaid : à travers un rubato subtil, toujours expressif, elle donne au mouvement un caractère plus paisible, presque nonchalant, tout en insistant sur les basses lorsqu’elle veut faire naître l’inquiétude. Les contrastes sont encore exacerbés dans le dansant “Tempo di Mazurka”: les cordes soulignent avec espièglerie les accents et le rythme ternaire, faisant d’autant mieux ressortir les arpèges virtuoses du piano. Ce dernier prend encore davantage la parole dans le “Finale” qui lui accorde un véritable rôle de soliste : octaves, fusées, arpèges virtuoses, la partition exige de l’interprète une énergie impressionnante. Violon, alto et violoncelle lui donnent la réplique avec des attaques impeccablement nettes, qui permettent de construire une véritable montée en tension.


Malgré ses audaces harmoniques et sa vitalité, l’écriture de Le Beau est bien sûr moins moderne que celle de Pejacevic - dont le Quatuor avec piano en ré mineur a été composé près de trente ans plus tard. Le deuxième mouvement de ce dernier, seul extrait de l’oeuvre présenté lors du concert, instille en quelques mesures une atmosphère nostalgique, le thème déclamé par chaque instrument prenant l’aspect d’une méditation, très intérieure. Mais ce caractère introspectif n’empêche pas la construction dramatique progressive du mouvement par les interprètes : à la modestie du violon d’Alexandre Pascal, qui choisit de demeurer dans des nuances presque timides, répond l’alto déjà plus affirmé de Léa Hennino, puis le violoncelle plus lyrique d’Héloïse Luzzati. Les tutti, au caractère jubilatoire, presque triomphant, n’en sont que plus expressifs, et permettent d’autant mieux au spectateur de saisir la subtilité de l’harmonisation de Pejacevic.


Mais le clou du spectacle est sans conteste l’explosif Quatuor avec piano en sol mineur de Marie Jaëll. Construit par la compositrice sur la base de son quatuor à cordes (dont on reconnaît les trois premiers mouvements), ses différentes versions témoignent du long processus d'écriture, et la complexité des sources manuscrites a nécessité de faire appel au compositeur Julien Giraudet pour transcrire la partition. Le résultat est un maelstrom dramatique, dont les quatre interprètes font ressortir la richesse. L’“Allegro” initial s’ouvre sur un premier thème à l’unisson, auréolé de mystère, chuchoté par le piano et les cordes. Une introduction trompeuse : très vite, la mélodie explose en d’amples accords, puis en de rapides crescendo et decrescendo répétés qui instillent un climat haletant. A une partie de piano virtuose, presque concertante, répondent un violon brillant, dont les aigus sont abondamment exploités, et des cordes graves qui doivent faire preuve d’une grande agilité dans les traits. L’ensemble dégage une énergie phénoménale : les rythmes pointés qui clôturent le mouvement sont de véritables coups de semonce pour le spectateur. La douceur des premières notes de l’“Andante” semble donc trompeuse : dans le premier thème chanté, on sent déjà poindre une sourde inquiétude - alimentée par des crescendo rapides, presque brusques - finalement révélée par les forte véhéments de la section centrale. L’“Allegro Scherzando” qui suit, malgré son caractère dansant, renforce encore la noirceur de l’atmosphère : pizzicati et rythmes syncopés parfois presque percussifs nourrissent un climat de conte fantastique ; la section pianissimo, très mystérieuse, oppose un piano aux couleurs pâles aux sonorités détimbrées des cordes. Le contraste avec le spectaculaire “Vivace con brio” s’en trouve renforcé : face à un piano imposant, dont la partition virtuose ne peut qu’impressionner - notamment dans la volubile cadence, truffée d’arpèges, qui précède la coda - les cordes ne se laissent pas emporter, et parviennent à construire avec des reprises de nuances régulières l’illusion d’un crescendo infini. Le résultat : la sensation que le spectateur est pris dans un feu inextinguible… qui donne à espérer que cette grande œuvre sera désormais plus souvent jouée !


Clara Leonardi




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