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Concertos, mélodies et oiseaux... - Florilège #5

19 juin 2020


On ne présente plus Missy Mazzoli, l’une des compositrices contemporaines les plus programmées, mais on la redécouvre à chaque pièce. Son concerto pour contrebasse et orchestre à cordes Dark With Excessive Bright fait partie d’une série de quatre oeuvres commissionnées par le Australian Chamber Orchestra dont les enregistrements live arrivent ces mois-ci sur nos plateformes de streaming. Et quel bonheur ! La contrebasse solo de l’orchestre, Maxime Bibeau, donne vie à une partition incroyablement riche, sombre et poignante, lumineuse et poétique, où la contrebasse explore ses différents registres et se mêle à l’accompagnement vibrant de l’orchestre à cordes. La pièce est une ode à la contrebasse, à son histoire, et plus largement aux instruments à cordes. L’esthétique minimaliste clairement présente se renouvelle et prend tout son sens alors qu’on se délecte des subtilités harmoniques, rythmiques, de couleurs et de nuances. A écouter, et à programmer : le répertoire de la contrebasse s’enrichit d’une pièce incontournable.


Marie Humbert

Une compositrice, une cheffe, une soliste... Et un son impeccable : la parfaite alchimie qui se dégage du nouvel album de la violoncelliste israélienne Inbal Segev est séduisante. Le disque qui place en miroir la pièce contemporaine Dance, d’Anna Clyne, et le célèbre Concerto pour violoncelle d’Edward Elgar, frappe avant tout par son unité : toutes deux formées de longues phrases qui semblent exprimer un parcours tragique, les œuvres sont éclairées d’un jour particulier par le son pur et direct du violoncelle d’Inbal Segev. Tenues suraigües (“When you’re broken up”), traits obstinés dans les graves de l’instrument (“If you’ve torn the bandage off”), aucune difficulté n’a raison de la précision de l’archet de Segev et de son émission toujours nette. A la tête du London Philharmonic Orchestra, Marin Alsop tire son épingle du jeu en parvenant à inscrire les nombreux effets exigés par l’œuvre, et notamment l’abondance de percussions, dans la continuité des phrases musicales. Étrangement, les mouvements intitulés “In the middle of fighting” et “In your blood” forment le sommet expressif de l’œuvre, le premier articulé autour d’un unique chant tragique, sans cesse ressassé, le second comme un immense crescendo, mené là aussi à l’aide de motifs répétés. La lassitude qui peut parfois s’installer lorsque la phrase manque un peu d’inventivité est largement compensée par l’émotion qui jaillit malgré tout des longues montées en puissance. Seul le final “When you’re perfectly free” finit par agacer par son manque de contrastes ; ni la soliste, ni l’orchestre ne parvenant à ménager de véritable respiration. Contrepoids brûlant d’intensité dramatique au Concerto d’Elgar, il manque finalement surtout à cette Dance quelques passages plus légers et… dansants !


Clara Leonardi

Comme il est riche et méconnu, le 20ème siècle français ! Grâce à la soprano Adriana González et au pianiste Iñaki Encina Oyón, on peut désormais entendre quelques unes des mélodies de Robert Dussaut (1896-1969) et d’Hélène Covatti (1910-2005), et nous plonger dans le répertoire de ce couple, encore peu exploré. Les mélodies d’Hélène Covatti, composées dans la première moitié du siècle (il semble que la compositrice ait peu écrit après la seconde guerre mondiale), montrent une écriture pour piano subtile et délicate (grâce au jeu d’Iñaki Encina Oyón), qui sait évoquer les différentes atmosphères, mélancolique ou contemplative… des poèmes ; mais aussi une attention au texte, à sa prosodie, aux mélodies le portant. Bien qu’on ne comprenne malheureusement pas toujours le texte, on entend chez Adriana González la même attention au poème et aux émotions que notes et mots mêlés expriment. Les aigus de la soprano sont précis et touchants, d’une simplicité bienvenue. A écouter particulièrement : Les roses de Saadi, Berceuse, ou encore En expirant, j’entraînerai l’univers. Et pour aller plus loin : quatre de ces mélodies existent également pour violon et piano (et deviennent le cycle Apollon), et la compositrice signe aussi une belle sonate pour violon.


Marie Humbert

Les sonorités du vibraphone et des flûtes et clarinettes en tout genre de l’Ensemble Offspring se mêlent aux bandes enregistrées “sur le terrain” pour faire entendre, évoquer et accompagner les chants d’oiseaux. Le thème n’est pas nouveau, mais il est riche d’inspirations, et l’Australie aussi : c’est autant elle que les oiseaux qui inspirent les pièces de ce disque. Ainsi on découvre la Desert Rose de Jane Stanley, dessinée par les oscillations de la flûte, tandis que People of this place (Felicity Wilcox) explore les possibilités de la clarinette basse pour évoquer les terres des peuples aborigènes Eoras, entre effets sonores et mélodies mélancoliques. Ce sont les perroquets arc-en-ciel qui inspirent à Fiona Loader son Lorikeet Corroboree, pièce marquée par quelques citations de The Lark Ascending (Vaughan Williams) ou de l’Air de la Reine de la Nuit (La Flûte Enchantée). Les instruments s’y mêlent avec aisance, fluidité et poésie. La compositrice et ornithologue Hollis Taylor nous emmène dans les réserves australiennes à travers deux pièces co-composées avec Jon Rose, où le vibraphone accompagne délicatement les chants d’oiseaux si divers et mélodieux. Enfin, Kate Moore clôt l’album avec Blackbird Song, fascinant mélange minimaliste de mystère et de délicatesse.


Marie Humbert

Si l’orgue n’est pas tout à fait cet “instrument orchestre” qu’on veut parfois y voir, une chose est certaine : c’est un instrument à la fois très riche et très caractérisé. Dans cet album, l’organiste Rachel Mahon présente quatre œuvres diverses qui parcourent tout le 20ème siècle. Côté compositrices, on découvre d’abord la Chromatic Partita de Ruth Watson Henderson (aussi connue pour sa musique pour chœur) : un orgue plus souvent discret qu’exubérant, qui met à contribution des registres ronds et chaleureux pour une variation, et explose en sonorités plus tendues à la suivante mais s’apaise toujours vite. La Symphonie pour orgue no. 1 de Rachel Laurin pousse ces contrastes de registres, de nuances et d’atmosphères plus loin. Le “Prélude” présente de beaux passages lents et recueillis, tandis que les motifs joueurs du “Scherzo”, dans l’aigu, font presque penser au son d’un vibraphone. Le troisième mouvement “Aria” revient aux graves de l’instrument, le chant de la main droite s’élevant comme une plainte au dessus d’un accompagnement sombre, avant un dernier mouvement qui emplit l’espace sonore, à l’écriture dense et sur plusieurs plans. Dans l’ensemble, on regrette d’entendre ces pièces seulement au disque, car on ne perçoit alors qu’une partie de la richesse et de l’intensité émotionnelle de ce si grand instrument et de ces compositrices.


Marie Humbert



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