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Explorations intérieures : poésie, mélancolie et spiritualité - Florilège #6

Mis à jour : il y a 7 jours

03 juillet 2020


C’est à coup sûr la version la plus aboutie des Variations sur un thème de Robert Schumann, op. 20, que l’on ait entendue au disque ces dernières années : quel dommage que la pianiste Judith Jauregui ne consacre pas davantage de pistes au génie de Clara Schumann ! Si le thème initial, ici particulièrement nostalgique, peut sembler un peu trop modeste, c’est parce que Jauregui, plus que ceux qui l’ont précédée, construit l’ensemble des variations comme une montée en puissance : les ambitus croissants sont mis en exergue par un jeu de plus en plus impétueux, les articulations toujours contrastées, entre legato souple de la première variation et accords plus percussifs de la deuxième. La troisième, très intérieure, semble ici quasiment hors du temps, ce qui permet à la pianiste de souligner la subtilité des accords… Et de mener paisiblement vers une quatrième et cinquième variations incroyablement phrasées, bien loin de la débauche de virtuosité sans but que l’on entend parfois. Même chemin de la sixième à la septième variation, dont l’enchaînement semble tout naturel : on savoure d’autant plus les subtils ornements de la variation finale qu’ils sont amenés de la sorte. Dix minutes seulement, certes, mais dix minutes incroyablement bien menées de cette musique subtile, d’une nostalgie extrême : à ne pas manquer !


Clara Leonardi

Une image et quelques notes parlent mieux que les mots. Ainsi la couverture du single « Searching for the map » (trois pièces pour piano seul), de l’Australienne Nat Barsch : les restes d’un arbre fendu, et en arrière-plan des collines sans aucune végétation ou presque, dans une teinte sépia. Une vision d’un pays ravagé par un immense incendie en 2019-2020. Bouleversée par cet événement, ainsi que par les réactions climato-sceptiques de ses concitoyens, Nat Barsch se mit à composer pour exprimer sa douleur et son chagrin. Celle qui se fit connaître il y a deux ans pour ses mélodies/berceuses pour bébés, écrivit également pour apaiser et consoler ceux et celles qui comme elles ont souffert. Il en résulte la piste Searching for the map, composée en plein incendie, double référence géographique et métaphorique. Une mélodie simple, des accords s’enchaînant sobrement, douloureux et lents, comme l’œil d’un spectateur balayant un morne paysage. The End of the decade, écrit pour le passage à l’an 2020, commence par une même note égrenée, comme les coups d’une pendule, avant que peu peu la main droite s’anime, glisse quelques traits aigus et brillants, suivie par des accords plus graves. Une réflexion sur les moments écoulés, sur une année qui se termine dans les cendres et la souffrance. Tout aussi méditative et plus solaire, Prairie dog clôt sur un ton un peu plus optimiste cet EP qui sera inclus dans le prochain album de Nat Barsch, Hope, à paraître en février 2021.

Proche de l’univers de Max Richter et du pianiste jazz Armel Dupas, cet EP fut enregistré sur un piano droit centenaire restauré. Il en résulte un son adouci et mécanique à la fois, d’une grande force poétique, qui renforce et souligne le caractère hors du temps et de l’espace de ces trois pièces. Une dizaine de minutes d’introspection et d’apaisement, à écouter et réécouter, en attendant l’album final.


Amaury Quéreillhac

Les sons ailés d’une flûte et la voix grave d’un violoncelle : d’emblée, l’album de « Raretés pour flûte et violoncelle » proposé par Atsuko Koga et Georgiy Lomakov nous plonge dans les timbres croisés de deux instruments qui semblent faits pour s’accorder. Les jeunes solistes, tous deux récompensés par de nombreux prix, composent une partition d’une originalité remarquable. De la troisième sonate canonique en ré majeur de Telemann à des pièces contemporaines, en passant par des fantaisies pleines de Contrastes d’Eugène Bozza ou encore un extrait du Duett mit zwei obligaten Augengläsern de Beethoven, le disque explore toutes les richesses et les possibilités de la flûte et du violoncelle, sans frontières géographiques ou temporelles. Il nous ouvre même les portes de l’univers de la compositrice contemporaine Minako Tokuyama, dont les pièces pour flûte solo ont été écrites pour Atsuko Koga. La vie du papillon, évocation poétique dans laquelle textes en japonais et allemand alternent avec le jeu aérien d’une flûte-papillon, est à l’image du disque : sobre, épurée et mise en relief par une interprétation juste, tantôt légère et espiègle, tantôt plus dramatique.


Alice Lacoue-Labarthe

Le Birmingham Conservatoire Chamber Choir, dirigé par Paul Spicer, signe un disque de musique chorale typiquement anglais : de la musique a cappella chantée avec une certaine intériorité, un son travaillé et une recherche de musicalité indéniable. Un peu de Britten évidemment, un Ave Maria de Bruckner, mais également du John Tavener, du Ola Gjeilo, et une diversité bienvenue avec un certain nombre de compositeurs peu connus (Trond Kverno, Pierre Villette, Healey Willan…) mais surtout deux compositrices : Judith Bingham et Cecilia McDowall. Elles sont parmi les plus chantées des compositrices contemporaines de musique chorale, et s’insèrent à merveille dans ce programme à l’inspiration religieuse, parcourant les siècles (du superbe Ave cujus conceptio de Nicholas Ludford aux contemporain.e.s) et que le chœur défend avec réussite malgré quelques imperfections techniques dans l’enregistrement et dans la précision du choeur. Dans l’Ave virgo sanctissima de Judith Bingham, la soprano solo (Imogen Russel) se mêle à un chœur qui oscille entre déclamations assurées et passages plus intérieurs, le tout au fil d’une progression harmonique et de nuances expressive qui tient en haleine. Les mélodies, l’écriture en imitations, canons, questions et réponses de Of a Rose de Cecilia McDowall lui confèrent une atmosphère populaire très adaptée à un “Christmas Carol” sans que la musique soit simpliste (loin de là !), concluant ainsi avec légèreté cet album.

Marie Humbert

C’est un versant inattendu de l’écriture de Tailleferre que fait entendre ici la pianiste Biliana Tzinlikova, en ouverture d’un disque qui comprend aussi des oeuvres de ses collègues du Groupe des Six - Auric et Durey. Plus espiègle, plus surprenante, moins lumineuse que les pièces plus célèbres de sa musique de chambre, la Pastorale qui ouvre cet album frappe par son caractère percussif. La Partita qui suit s’inscrit dans le même registre : la pianiste souligne, parfois à l’excès, le caractère mécanique du “Perpetuum mobile”, jusqu’à le faire ressembler à la mélodie d’une boîte à musique abîmée. L’écriture plus évocatrice du “Notturno” instaure une atmosphère plus mélancolique - même si l’on aimerait plus de majesté dans l’enchaînement des accords. L’“Allegramente” est bien mieux mené, avec de réels efforts de contrastes qui permettent d’apprécier les sections lyriques comme les passages piqués plus malicieux. L’Impromptu et la Romance qui suivent, beaucoup moins modernes dans l’écriture, sont d’une nostalgie charmante, mais manquent encore de poésie et de mystère, le jeu de Tzinlikova demeurant toujours très direct. C’est finalement l’absence de ce mystère, véritable marqueur du style de Tailleferre, que l’on regrette dans ce disque… Qui a au moins le mérite de faire découvrir des pans méconnus de son oeuvre pour piano.


Clara Leonardi


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