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Images contemporaines - Florilège

15 janvier 2021


Katharina Klement, Ash Fure, Huihui Cheng sont trois compositrices qui se dévoilent dans ces enregistrements marquant en cette fin d’année 2020.

Qu’est-ce qui réunit ces trois univers ? ces trois sensibilités artistiques dans ces nouveaux opus au disque ?

L’enregistrement n’est ici que la part émergée d’une œuvre plus complexe, plus totale. Il y a chez chacune de ces créatrices la même profonde nécessité dans l’art de la composition de lier à l’écriture traditionnelle, la performance, le jeu, et la présence scénique voire théâtrale de l’interprète. Les œuvres fixées au disque sont aussi toutes en lien avec la musique dite mixte - mêlant les instruments traditionnels et la voix à l’électronique, l’informatique, et les nouvelles technologies. Dans trois esthétiques, trois voix contemporaines se font entendre, trois univers poétiques puissants qu’il faut prendre le temps de découvrir et d’appréhender, servis par des interprètes très engagés et talentueux.

Ash Fure, Something to Hunt


Cet album est le premier enregistrement de la compositrice américaine Ash Fure (ou Ashley Fure). S’il est possible de découvrir sa musique seule, le disque est aussi intégré dans un ouvrage comprenant de la documentation sur les performances immersives de l’artiste, un entretien et des contributions de critiques (livret et CD disponibles aux Presses du réel). Il est conçu comme une anthologie de dix ans de compositions.

Les premiers moments du disque nous interpellent rapidement. Shiver Lung nous plonge dans un monde de chuchotements, souffles, murmures, palpitations et sons venus d’ailleurs, dans un hors-temps, un univers à part. Le disque donne à entendre une partie seulement d’un art qui se veut immersif, multimédia et qui joue sur la sensation physique du son, de la matière sonore. Dans Shiver Lung, le public est entouré de caissons basses fréquences, autrement appelés Subwoofers qui émettent des infra-sons que les musiciens viennent perturber avec différents objets. Il faut se laisser transporter et s’immerger dans cet univers pour en apprécier le déroulement du temps particulier et la poésie.

A partir de ses expériences personnelles (Soma est composé à partir de la référence à la maladie de Parkinson de sa grand-mère) ; d’inspirations littéraires (Bound to the Bow est écrit en référence à l’épisode de l’albatros du poème de Samuel Taylor Cooleridge, La Complainte du vieux marin (The Rime of the Ancient Mariner) (1797-1799)) ; de préoccupations écologiques (Shiver Lung est extrait The Force of Things, un « opéra immersif pour objet » qui nous interpelle sur les échelles de temps) ; ou encore de sensations fortes (Ash Fure évoque le tigre à l’affût dans Something to Hunt, et dans A Library on Lightning, les fleurs-éclairs, ces traces que la foudre laissent sur le corps des foudroyés), Ash Fure compose une musique qui explore la matière sonore, les timbres, à travers la ‘contrainte et la pulsion’. C’est ainsi que la compositrice décrit une grande part de son travail à propos de Something to Hunt. « Qu’est-ce qui motive un son ? Qu’est-ce qui le fait avancer ? »

Il y a dans ce disque une force puissante qui envahit l’auditeur. Le disque est certes une surface plus neutre que le concert et ne propose pas la même sensation d'immersion mais la qualité des interprétations, l’engagement nécessaire et demandé par la compositrice pour jouer sa musique transparaît à l’audition, et ne peut laisser indifférent.

Katharina Klement, Schütten, 3x3 solo pieces for violin, cello, piano


Schütten, en allemand, veut dire écouler, déverser. Katharina Klement, pianiste, improvisatrice et compositrice exprime ici sa fascination pour les matériaux de construction qui changent d’état rapidement, comme le ciment, dont l’étymologie signifie la pierre concassée. Commande du Festival Wien Modern en 2018, la pièce est une œuvre-expérience de concert mais elle se retrouve facilement au disque, dans toute sa cohérence.


L’enjeu est clair et explicite : Katharina Klement a enregistré le ciment en fabrication dans une usine à Mannersdorf (Basse Autriche). Ces archives sonores - que l’on entend dans le disque - sont la base de sa composition. Son rôle de compositrice étant ici de transposer, transcrire le son de la matière du ciment qui se fabrique, s’écoule, se broie, matière sonore enregistrée, en différentes partitions. Katharina Klement compose à l’envers ! En posant sur le papier, avec les codes musicaux, ce que la matière sonore nous dit - mais l’interprète est libre de suivre ou de partir de ces éléments pour construire sa propre interprétation.


Trois violonistes, trois violoncellistes et trois pianistes investissent ainsi ces paysages sonores, et semblent les fabriquer sous nos oreilles. L'œuvre est en trois parties qui correspondent à trois étapes d’improvisation et de composition. Dans la première ‘Gradation A’, les interprètes réagissent à l’enregistrement seulement. Dans la seconde ‘Gradation B’, Katharina Klement a transcrit ces mêmes enregistrements sous forme de partitions graphiques. Les interprètes, différents de la première, sont libres de choisir une sélection de ces transcriptions, ou l’ensemble. Dans la troisième partie, ‘Gradation C’, les enregistrements de la première partie sont traduits en partition traditionnelle, intégrant du mieux possible les paramètres des hauteurs, de rythme, de dynamique.

Chaque solo est précédé d’un enregistrement effectué dans la cimenterie, comme en miroir de l’interprétation-improvisation de chacune et chacun. Cet enchaînement conduit notre écoute, nous fait pénétrer dans des mondes sonores inouïes.


Les souffles des machines deviennent souffles sur le violon, et le violoncelle, les chutes, les bruits industriels de poétisent dans les instruments, le monde industriel en retour devient paysage sonore poétique (bien loin de la réalité ) qui influence une improvisation.


Saluons ici l’investissement des interprètes pour des musiques à l’approche difficile, mais nécessaire pour ouvrir nos perspectives musicales.


Huihui Cheng, Me Du Ça


Fixer au disque les œuvres de Huihui Cheng est finalement un paradoxe et une gageure, tant son univers est lié au théâtre musical, à la mise en scène de l’interprète, y compris dans la notion d’un ‘costume préparé’ comme dans Messenger que l’on retrouve ici. Il est cependant aisé de trouver des captations vidéos de ces pièces, sur le site de l’autrice notamment et en gravure sur le CD physique des éditions WERGO.


Faut-il écouter ou voir ces pièces ? Chacun pourra naviguer entre ces deux options, car si les dispositifs visuels, scéniques voire chorégraphiques sont importants et structurants dans les pièces, le résultat sonore ‘à l’aveugle’ reste convaincant.


Dans Me Du Ça (lire en anglais Me (moi), en allemand Du (toi)), c’est la Méduse de l’Antiquité qui est convoquée et sa coiffure de serpents. Ici les serpents se transforment en tuyaux sonores que l’interprète coiffe et qui réagissent avec un dispositif de transformation électronique en direct. La pièce devient un grand solo vocal dans la lignée des grandes pièces du 20ème siècle. Dans Narcissus and Echo les deux chanteuses participent à une “composition élargie au théâtre” selon les termes de Huihui Cheng. La question de la communication est au centre de l'œuvre, mais dans la mise en espace et la musique c’est bien l’incommunication qui se réalise - Narcisse et Echo ne pouvant finalement communiquer qu’avec elles-mêmes, comme un duo qui n’en est pas un. Messenger nous parle encore de communication, mais de manière bien différente. La pièce est pour piano préparé (dans la lignée des pièces de John Cage) mais le dispositif intègre un ‘costume-préparé’. L’interprète est ceint d’un ensemble de fil de nylon qu’il/elle manœuvre à partir de son corps, un ensemble de cordes supplémentaires pour le piano. Ainsi même le mouvement du pianiste est sonore. Les effets de vibrations et de résonance dans le piano sont très travaillés pour créer un univers sonore bien particulier, fait de sons inouïs et de silences. Calling Sirens est un quatuor avec piano (deux violons, violoncelle et piano) d’une nature bien spéciale. Il faut ici prendre le temps de voir un enregistrement vidéo pour voir la finesse du travail musical de Huihui Cheng. Les figures musicales deviennent gestes, mouvements, et bientôt les sons semblent être le prolongement de gestes chorégraphiques. Et voici que le second violon se révèle être une danseuse… La musique attire le geste, et le geste la musique, l’appel des sirènes est bien là dans cette interaction mise en musique et en mouvement.


La dernière pièce du disque, Your smartest choice, en appelle à l’interactivité avec un public qui oriente les choix musicaux à l’aide d’une application sur smartphone. Un jeu assumé par la compositrice qui affirme « à bien des égards, la musique est semblable à un jeu. Il s’agit de logique, de tension, de tenue et soutien des participants et de la dimension temporelle qui est décisive ». Entrons dans les jeux de Huihui Cheng et ses interprètes avec grand plaisir !


Jérôme Thiébaux


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