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La Boîte à Pépites part à la découverte de Charlotte Sohy

Dernière mise à jour : 10 juil.

Avril 2022


Mathilde Calderini Aude Extrémo Marie-Laure Garnier Quatuor Hermès David Kadouch Constance Luzzati Héloïse Luzzati Nikola Nikolov Célia Oneto Bensaid Cordelia Palm Marie Perbost Xavier Phillips Marie Vermeulin

Orchestre National Avignon-Provence (dir. Debora Waldman)




Comment expliquer le succès du coffret Charlotte Sohy, première monographie du nouveau label La boîte à pépites ? La réponse saute aux yeux (ou plutôt aux oreilles) dès la première écoute des trois très beaux disques concoctés par Héloïse Luzzati (également directrice du Festival Un temps pour elles) : le talent d’une compositrice exceptionnelle et protéiforme, mais aussi l’investissement sans borne d’une brochette d’interprètes à la curiosité rare et de la directrice artistique, et enfin un livret riche, sourcé et passionnant, dont on ne peut guère se passer si l’on veut découvrir en profondeur l’œuvre de l’artiste…


Le disque « Orchestral music » est en fait composé essentiellement de pièces pour voix et orchestre. Les Trois chants nostalgiques sont une merveille de poésie et de mystère : le timbre ample, chaud et vibré d’Aude Extrémo se pose sur un orchestre incroyablement narratif qui répète les thèmes lancinants et sombres de Sohy comme pour en exalter les saveurs romantiques. Dans ces trois mélodies composées en 1910, l’écriture de la compositrice est riche en surprises : si le n°2 prend par instants des airs de Debussy, l’introduction plus grandiloquente du n°3 n’est pas sans évoquer l’univers de la musique de film. Les Deux poèmes chantés accordent une importance plus grande au texte : l’orchestre soutient la voix dans son récit, tandis que le chant prend des allures opératiques. On regrette parfois de ne pas mieux comprendre le texte chanté par Aude Extrémo, dont le timbre toujours expressif suffit toutefois à faire comprendre l’essentiel. Bien plus lumineuses, les Méditations sont l’occasion de découvrir Sohy dans une écriture plus aérienne, l’orchestre étant concentré sur des mouvements de flux et de reflux - rapides dans le n°1, « Paix », et qui prennent la forme de crescendo plus vastes dans le n°2 « Confiance » - la voix plus légère de Marie Perbost semblant se déployer sans effort dans un univers céleste.


Le disque est complété par deux pièces plus romantiques : le fabuleux Thème varié, pour violon et orchestre, et l’Histoire sentimentale, pour orchestre à cordes et percussions. Le premier est construit comme une longue et sombre complainte du violon, entrecoupée de passages plus rieurs et dansants. Si la soliste, Cordelia Palm, adopte peut-être un peu trop systématiquement un jeu très à la corde et vibré, cela lui permet de faire ressortir le caractère grandiose des culminations et de conserver un legato parfait dans tous les passages chantés ; mais aussi, surtout, de ressortir au-dessus d’un orchestre essentiellement cantonné à un rôle d’accompagnement. L’Histoire sentimentale présente le même caractère exalté, mais Sohy y fait preuve d’une écriture plus imagée : les triolets de cordes semblent évoquer le courant dans la « Rencontre au bord d’un ruisseau », le solo de violoncelle de l’« Amourette » une déclaration, les soufflets de l’« Absence » des soupirs de regret, le rythme enlevé du final celui, joyeux, de la vie qui continue après l’échec d’une histoire d’amour. L’Orchestre National Avignon-Provence (dirigé par Debora Waldman) est particulièrement à son aise dans cette pièce en quatre mouvements, les percussions renforçant la modernité des ruptures énergiques, les cordes faisant montre d’une admirable homogénéité dans les attaques.


On ne reviendra pas ici sur l’homogénéité des cordes des Hermès dans les deux quatuors de Sohy - ils ont donné depuis la sortie du coffret plusieurs admirables versions de ses deux quatuors en concert, déjà évoquées dans ces colonnes. Mais le Tryptique champêtre pour flûte, harpe et cordes vaut également le détour : si le premier mouvement, « Enchantement matinal », présente un certain nombre de sections suspendues presque trop interrogatives qui égarent l’oreille de l’auditeur·ice, le deuxième, « Au fil de l’eau », est un délice. Les longs thèmes à la fois mélancoliques et sereins développés à la flûte ou au violon sont accompagnés de délicats motifs à la harpe et de tenues des cordes qui instaurent un climat méditatif. Le final, plus naïf, est élaboré autour d’un thème d’allure populaire qui ne manque pas de charme et donne l’occasion à chacun et chacune d’exprimer son individualité musicale - avec un rubato toujours de bon goût et des articulations d’une netteté parfaite. Mais surtout, dans toute la pièce, le contraste entre les culminations bouillantes d’énergie, qui s’évanouissent rapidement pour retrouver le pianissimo initial, et les passages plus mélodiques et suspendus, stimule l’imagination du spectateur qui se laisse emporter dans une contrée féerique…


Que l’on quitte - à regret - pour se rapprocher des premiers opus de la compositrice, de facture beaucoup plus romantique : sa Fantaisie op. 3 pour piano est impétueuse, riche d’envolées lyriques vers les aigus du clavier et de basses qui grondent. David Kadouch adopte ici une approche qui en souligne davantage les subtilités harmoniques et le caractère profondément intérieur, ajoutant une touche plus méditative à une pièce qui pourrait sinon ressembler à un morceau de bravoure. Célia Oneto Bensaid choisit avec la Sonate pour piano seul, op. 6, une approche bien distincte, n’hésitant pas à adopter un jeu presque percussif dans la mystérieuse introduction, à accentuer le rubato dans les thèmes plus chantants, et au contraire à faire vibrer la passion des passages plus emportés. Son toucher surprenant, parfois presque sec, dans le « Lent », en met en lumière la modernité - pour un peu, on croirait presque que Sohy, avec ses thèmes hésitants quasi improvisés et ses enchaînements d’accords audacieux, préfigure certains pianistes de jazz que l’on entendra bien plus tard. Dans les sections méditatives, plus sombres, sa main gauche se fait velours et l’on repart résolument du côté de la tendresse… Une tendresse dont on découvre un autre visage dans les Quatre pièces romantiques. Le limpide « Ruisselet », la « Valse » hésitante ou la « Berceuse » un peu désabusée sont autant de facettes inattendues du romantisme selon Sohy, des petites miniatures dont Marie Vermeulin fait à merveille ressortir les atmosphères variées et les étrangetés. La « Romance sans paroles » surtout est un petit bijou de nostalgie, jouée ici avec un naturel éblouissant…


Mais ce disque autour du piano offre aussi de beaux moments de musique de chambre. Marie-Laure Garnier et Célia Oneto Bensaid, dont on connaît déjà le duo grâce au disque Songs of hope, s’associent ici pour les Chants de la lande, op. 4, un cycle mystérieux qui invite l’auditeur·ice à rêver de farfadets et de bardes. Marie-Laure Garnier use de son timbre riche et de son vibrato très ample pour susciter l’effroi ; mais elle est encore plus impressionnante lorsqu’elle chuchote le texte de Sohy avec une clarté parfaite. Le piano polymorphe de Célia Oneto Bensaid, quant à lui, évoque tantôt la légèreté des gouttes d’eau (« La Source »), tantôt la puissance incontrôlable d’une nature mystérieuse (« Anathème »). Même agilité dans Octobre : après une première partie rêveuse où la pianiste offre au violoncelle songeur d’Héloïse Luzzati un arrière plan pâle et doux, la section centrale, plus animée, lui offre mieux l’occasion d’exprimer son espièglerie - dans ce jeu de questions-réponses syncopé, la complicité entre les deux artistes est palpable. Mais dans ce disque, c’est assurément au Trio que va notre coup de coeur, trio qui est destiné, espérons-le, à une place de choix dans le répertoire de cette formation : son énergie inextinguible, de l’accelerando final du premier mouvement aux grands emballements rythmiques de l’« Allegro » est contagieuse ; ses montées en puissance savamment construites maintiennent l’auditeur·ice dans un état d’expectative continue, y compris dans l’« Andante », et surtout sa riche palette de couleurs en font une oeuvre fascinante, protéiforme, qui se révèle autre à chaque nouvelle écoute... A l’image de Sohy qui, riche des influences passionnantes du début du siècle en France, montre toujours sa touche personnelle là où l’on ne l’attend pas !


Clara Leonardi

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