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Les Sōra épatent encore ! Triple concerto de Kelly-Marie Murphy à Radio France

18 février 2022


© Christophe ABRAMOWITZ / Radio France

Trio Sōra - Pauline Chenais (piano), Amanda Favier (violon), Angèle Legasa (violoncelle)

Orchestre philharmonique de Radio France, direction Mikko Franck


Toute l’équipe de ComposHer attendait avec enthousiasme la création du triple concerto de Kelly-Marie Murphy par le trio Sōra et l’Orchestre philharmonique de Radio France, et c’était vendredi dernier un véritable honneur d’assister à l’aboutissement d’un projet dont nous avions suivi de près la genèse. ComposHer avait en effet couvert la première rencontre entre les musiciennes et la compositrice, dans une interview à lire ici.


Suite au rôle déterminant de la pièce empreinte de références stravinskiennes Give me phoenix wings to fly, le trio Sōra avait commandé à la compositrice ce triple concerto en hommage à Stravinsky, compositeur que Kelly Marie Murphy considère comme sa plus grande inspiration « avec Bartok et le bebop qui peuplent mon petit monde bizarre » [interview].


Le concerto débute par un frisson d’une puissance inouïe, suscité par une mélodie lancinante qui revient toujours à une même note haute obsédante. Émanant d’abord du violon d’Amanda Favier, il se met sans même qu’on s’en aperçoive à surgir du violoncelle d’Angèle Legasa tant la cohésion des sons des deux musiciennes et parfaite, avant de se transmettre irrémédiablement à l’orchestre, qui le relance en vagues de plus en plus insistantes, pour enfin se décomposer en frottements brumeux, saccadés par le piano de Pauline Chesnais. Le trio progresse, expulsant des mélodies déchirantes. On croirait entendre un groupe de tango perdu dans une nature hostile, tranchant des lianes de vents, attaqué par les percussions et sautant par-dessus des torrents de trémolos de cordes. Le triple concerto est un sport de combat ! Les Sōra ont effectué un travail remarquable pour créer cette première ambiance suspendue qui glisse imperceptiblement vers une seconde partie où la musique se met à fuir, à travers des polyrythmies entêtantes. Quand le frisson s’essouffle, à la fin du premier mouvement, un accord plaqué au piano apparaît sous les décombres de l’effondrement du mouvement à l’orchestre et une nouvelle phase débute, stupéfiante. Un kaléidoscope sonore étouffant se déploie, dans lequel se reflètent les fantômes du premier mouvement. L’air devient lourd, un long thème incandescent se déploie comme une évidence, avant la folie du dernier mouvement.


Ce triple concerto exhibe toute la cohésion du trio, en faisant dialoguer l’ensemble formé par les musiciennes avec l’orchestre, sans pour autant nier la virtuosité individuelle de chacune. L’éthique du travail de musique de chambre n’est d’ailleurs pas rompue, les Sōra jouent avec partition et pupitre et se regardent, respirent ensemble, vibrent ensemble, bien qu’Amanda Favier joue debout, et Angèle Legasa sur une haute plateforme. Kelly Marie Murphy est parvenue à s’émanciper des travers habituels du triple concerto, forme qui tend à mettre trois solistes en concurrence, et crée ainsi véritablement un concerto pour orchestre et trio, en faisant valoir l’entente parfaite des Sōra. Flamboyantes, audacieuses, les Sōra livrent une prestation inoubliable dans cette création. Saluons aussi le degré d’exigence musicale qui a conduit à cette performance, de la composition à l’interprétation ; la fidélité au projet de Kelly Marie Murphy est parfaite, grâce à l’investissement total de tous.tes les musicien·nes. Quel courage d’avoir travaillé ensemble, co-construit cette œuvre sublime dont la verticalité s’effondrerait comme un château de cartes sans cet engagement total. La musique semble porter par elle-même les musiciens, et apparaître, ni brusquée, ni gênée, pour posséder leurs mouvements.


Le chef-d’œuvre de Kelly-Marie Murphy était précédé de la suite de ballet Callirhoë de Cécile Chaminade, composée en 1887. L’orchestre délivre une interprétation engagée et sincère, à défaut d’être parfaitement à l’aise avec cette partition, jouée par l’ensemble pour la première fois. Son génie casse les codes de son époque et de son genre, alternant phrases à cinq temps, harmonies brisées, mélodies vagabondes. Chaminade opère un travail de déconstruction surprenant, par coups d’éclats successifs, et diverses incorrections radicales qui transcendent par un modernisme criant une partition qui maîtrise sinon parfaitement le style néo romantique dans laquelle la baguette de Mikko Franck s’est parfois laissé emprisonner, se prenant peut-être trop au sérieux en pensant jouer du Delibes ou Adam. Il faut toutefois une naïveté géniale pour se laisser emporter au plaisir d’un galop qui peu à peu se fait gagner par une multiplication foisonnante de chromatismes fous. Compositrice libre, intrépide, Chaminade n’a pas fini de nous épater. Un thème a le droit d’être canaille, même quand il est écrit par une compositrice, et son génie, au-delà de la beauté de sa musique, laisse entrevoir d’autres manières de composer. Cet indéniable avant-gardisme est d’une terrible cruauté envers ses collègues masculins et contempteurs.


Après l’entracte, nous avons le plaisir de retrouver le trio Sōra seul en scène, dans un programme de musique de chambre entièrement consacré aux compositrices, avec d’abord les deux pièces op. 76 soir-matin de Mel Bonis suivies par D’un matin de printemps, de Lili Boulanger. La merveilleuse simplicité est la clé de la perfection des Sōra, qui encore une fois savent laisser toute la place à la musique. On n’imagine pas qu’il puisse y avoir d’autre manière d’interpréter ces pièces. Sans se contenter de leur maîtrise absolue de la partition, les musiciennes propose une interprétation aussi inspirée que quand Mel Bonis a composé cette oeuvre. De même, dans l’interprétation du trio de Lili Boulanger, que l’instant soit furieux, brillant, ou lyrique, le trio Sōra se donne les moyens de ses ambitions en déployant une musicalité réfléchie. On prend alors plaisir à comprendre et apprécier l'œuvre, qui fait pourtant partie des œuvres les plus jouées de la compositrice mais qu’on a l’impression d’entendre véritablement pour la première fois tant les musiciennes ont fourni un travail remarquable pour donner à l'œuvre l’interprétation qu’elle mérite.


Félix Wolfram



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