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Lumière sur les compositrices romantiques françaises - 1/8

Dernière mise à jour : 14 mars 2023

Mars 2023

« Compositrices », Bru Zane Label


« Après avoir écouté ces dix heures de musique, il ne sera plus possible d’évacuer les compositrices du champ de la programmation de concerts sous prétexte d’absence d’ouvrages valables ou consistants. »

(Alexandre Dratwicki, Palazzetto Bru Zane)


En 8 disques, 21 compositrices et plus de 160 pièces, l'ambition de ce coffret discographique publié par le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française est donc de favoriser une redécouverte massive du répertoire des compositrices romantiques françaises. Pour saluer ce projet dont l'ampleur est à la mesure de la richesse de cette musique, ComposHer publiera tout au long du mois de mars des comptes-rendus de chacun des disques.

Bru Zane Label

Disque #1

Mel Bonis Le Rêve de Cléopâtre (vers 1909)

Ophélie (vers 1909) Salomé (vers 1909) Orchestre national du Capitole de Toulouse ; Leo Hussain, direction Henriette Renié Sonate pour violoncelle (1896 / 1920) : Victor Julien-Laferrière, violoncelle ; Théo Fouchenneret, piano Cécile Chaminade Rêve d’un soir (1891, texte d’Eugène Adénis) Veux-tu ? (1898, texte de Paul Collin) Hedwige Chrétien

Petits Poèmes au bord de l’eau (1910, textes de Ludovic Fortolis) : La rivière, La barque, Les saules, La lune, L’ondine, L’hiver


Marie Jaëll Les Orientales (1893, texte de Victor Hugo) : Rêverie La Mer (1893, texte de Jean Richepin) : Quatre heures du matin Rita Strohl

Bilitis (1898, texte de Pierre Louÿs) : Berceuse Sonnet (1897, texte de Charles Sinoir)


Charlotte Sohy Les Méditations (1922, texte de Charlotte Sohy) :

Paix, Confiance, Joie Cyrille Dubois, ténor ; Tristan Raës, piano



Ce premier disque, extrêmement varié, rassemble des œuvres symphoniques, une sonate et de nombreux airs pour ténor et piano. Au fil des pièces, on découvre avec plaisir la richesse du répertoire post-romantique, au travers d’interprétations subtiles et maîtrisées.


Les trois premières œuvres sont issues du cycle intitulé a posteriori « Femmes de légende », de la compositrice Mel Bonis. Initialement écrites pour piano, ces pièces, aux sonorités très imagées, partagent une orchestration fournie et résolument moderne. Le Rêve de Cléopâtre s’ouvre sur un tapis sonore des cordes sur lequel chantent les bois, dans une atmosphère sereine et parfois mystérieuse. Les ponctuations régulières des flûtes puis des cuivres maintiennent un certain rythme et nous font passer de thème en thème, comme autant de différentes phases du rêve. On apprécie particulièrement les dialogues entre cordes et bois dont le son fondu crée une belle unité orchestrale. Ophélie débute également par un tapis sonore, cette fois aux vents, auquel s’ajoutent la harpe et les trémolos doux des violons. Un thème plus lyrique au hautbois amène une culmination rapide vers un chant plus lumineux, emballé et très imagé. Les bois et les violons dialoguent tout au long de l'œuvre avec calme, même dans les culminations, nous donnant l’impression d’un embrasement maîtrisé. La pièce se résout sur un nouveau tapis sonore des cordes, onirique et mystérieux. La dernière pièce du cycle, Salomé, est beaucoup plus vive. Elle commence par un thème endiablé ponctué par les interventions virtuoses des vents et des percussions. La mélodie un peu instable, dansante, rapide, fait ensuite place à un thème plus lyrique. La pièce alterne ainsi plusieurs accelerandi en triolets aboutissant à des culminations plus chantées auxquelles le son plein, presque rauque, des cordes, confère un fort caractère. Les explosions dansantes des thèmes ne sont toutefois jamais entièrement joyeuses et conservent toujours une tension qui se résout à la fin de la pièce, dans l’accord forte, triomphant, des cuivres et des percussions.


Le disque présente ensuite la sonate pour violoncelle et piano en la bémol majeur d’Henriette Renié, compositrice et harpiste du début du XXème siècle dont les œuvres sont constitutives du répertoire de l'instrument. Elle écrivait que sa sonate pour violoncelle, seule œuvre qu’elle ait écrite sans harpe, s’inspirait de la sonate pour violon de César Franck. Le premier mouvement se caractérise par de grandes phrases chantées, assez rapides et toujours très liées, dont l’interprétation fait ressortir le son du violoncelle. La partie de piano, que l’on souhaiterait parfois entendre plus ressortir, crée un mouvement constant, même sur les phrases plus lyriques. Le mouvement se termine sur un trait épique composé de nombreuses marches harmoniques pour aboutir sur un arpège final au caractère grandiose. Le second mouvement s’ouvre sur un thème assez allant, chanté, qui met à l’honneur les sonorités rondes du violoncelle, surtout dans les passages rubato très bien menés par les deux instrumentistes. La mélodie initiale est ensuite reprise au piano, ponctuée par les pizzicati du violoncelle. Le passage central est plus rapide et plus passionné, les graves du violoncelle s’accordant parfaitement avec le thème en accords au piano. Dans l’ensemble du mouvement, tous les intervalles semblent pensés, travaillés, pour créer une belle tension musicale qui révèle la cohésion des deux interprètes. On retrouve les grandes phrases liées et allantes du premier mouvement dans le final de la sonate, avec un meilleur équilibre entre le son des deux instruments. Les dialogues fougueux, presque épiques, sont interrompus par une courte cadence du violoncelle, qui débute avec une sorte de fugato. Ce passage plus difficile à comprendre aboutit sur un nouveau thème chanté du violoncelle, avec de nombreuses modulations. La sonate se clôt par des accords dramatiques du piano qui laissent place à une montée triomphante du violoncelle, aboutissant sur un large accord, assez sec.


La suite du disque se compose exclusivement de pièces pour voix (ténor) et piano. Les deux premières, Rêve d’un soir et Veux-tu ?, sont de courtes mélodies écrites par Cécile Chaminade. Toutes deux mettent à l’honneur la voix très pure et claire du ténor, qui s’accorde parfaitement avec le son perlé du piano. Le vibrato de la voix, toujours maîtrisé, correspond tout à fait à la poésie des textes chantés.


On continue d’apprécier le duo ténor-piano au travers des six Petits poèmes du bord de l’eau composés par Hedwige Chrétien, sur des textes de Ludovic Fortolis. L’univers plus agité de « La Rivière » nous fait découvrir la voix dans un registre très différent, aux rythmes instables et aux harmonies surprenantes, au-dessus d’une partie de piano également plus mouvante. « La Barque » est également agitée mais les tonalités du poème sont plus lumineuses, plus simples. Les contrastes entre les tessitures de la voix et du piano sont très harmonieusement soulignées. Le troisième poème, « Les Saules », débute par des rythmes chaloupés au piano, sur lesquels se superpose la voix, douce, presque sans vibrato. Les choix musicaux effectués confèrent à la pièce un caractère très épuré qui fait ressortir la complicité des deux interprètes. « La Lune » est une pièce plus courte, plus emballée et plus joyeuse, dans laquelle la partie de piano ressort, très joueuse. La voix se détache parfois presque trop fort, mais toujours avec une belle articulation qui permet de saisir le sens du poème. « Ondine » est également brève et s’ouvre sur une brève introduction de piano. Les phrases, plus courtes, sont entrecoupées de micro respirations qui créent une impression de balancement. Le dernier poème, « L’Hiver », est d’abord beaucoup plus calme. La voix claire et peu vibrée se marie aux balancements mélodiques du piano, créant une impression de contemplation. La grande amplitude des nuances effectuées créent de beaux contrastes dans lesquels on apprécie, comme dans l’ensemble du cycle de poèmes, la voix pleine, ronde, et le vibrato subtil.


La première pièce de Marie Jaëll que l’on écoute, « Rêverie », est issue d’un cycle de sept œuvres pour voix et piano, Les Orientales, autour de textes de Victor Hugo. Rêverie commence par des notes égrenées au piano et une douce mélodie, dont les interprètes soulignent les intervalles pour faire ressortir certaines harmonies. Le passage central, plus virtuose pour la voix, accompagné de triolets au piano, est très bien mené. La rêverie s’achève de manière assez tourmentée. « Quatre heures du matin » fait partie d’un autre cycle de pièces pour voix et piano, La Mer, sur des textes de Jean Richepin. Les harmonies paisibles au piano sont parfois un peu troublées par l’agitation dans la voix du chanteur. La pièce donne l’opportunité d’entendre la voix dans une tessiture plus grave, tout aussi maîtrisée et ronde. Dans le deuxième thème, on retrouve une belle harmonie entre les deux interprètes, notamment dans les passages rubato plus calmes. L'œuvre se termine en suspens, par un accord arpégé aigu au piano, créant une atmosphère quasi onirique.


On découvre ensuite deux poèmes mis en musique par Rita Strohl, compositrice et pianiste qui a principalement écrit des pièces de musique de chambre. Sa « Berceuse » est l’une des douze Chansons de Bilitis, sur des poèmes écrits par Pierre Louÿs, recueil qui a profondément marqué la compositrice. Le Sonnet provient quant à lui d’un poème de Charles Sinoir, aux nombreuses références religieuses. La « Berceuse », paisible, dégage une impression de douceur et de simplicité qui se tend au travers des harmonies du piano et du vibrato qui s’intensifie progressivement dans la voix du chanteur. On retrouve cette même complicité dans le Sonnet, dans lequel le son de la voix et celui du piano se fondent harmonieusement, malgré les différences parfois notables de tessiture. Le vibrato du ténor y est plus prononcé, notamment lorsque le piano reprend le thème initial en arpèges. Le poème s’achève sur un accord, grave, majeur, du piano.


Le disque se termine par les trois Méditations pour voix et piano de Charlotte Sohy, dont on pourra découvrir les compositions orchestrales dans d'autres disques du coffret. « Paix » débute par un motif balançant au piano sur lequel émerge la mélodie, très lumineuse. Les nombreux changements d’harmonie et de tessiture sont parfaitement menés, notamment dans les grands intervalles. Le passage central, plus mouvant, un petit peu difficile à suivre, comporte de nombreuses altérations qui nous permettent d’apprécier la justesse de la voix, dont le timbre se détache harmonieusement dans les nuances piano. Cette harmonie entre les deux interprètes se retrouve dès les premières secondes de « Confiance », qui débute par les lignes mélodiques conjointes du piano et de la voix. La pièce, qui semble d’abord très intimiste, se transforme au travers du vibrato de la voix. Cette tension, alliée aux paroles beaucoup plus sombres que le titre de l'œuvre aurait pu nous faire présager, crée une atmosphère assez sombre qui ne s’apaise qu’à la fin, lorsque la voix se fond dans le toucher perlé du piano, intime, à nouveau. « Joie » est beaucoup plus éclatante, alliant des accords lumineux au piano et une mélodie rapide, très vibrée, au chant. On découvre un registre jusque-là peu présent dans l’ensemble des mélodies du disque, avec de longues notes sur des voyelles ouvertes et vibrées, très flamboyantes. Le caractère très changeant de l'œuvre nous permet à nouveau d’apprécier la complicité, la musicalité et la polyvalence des deux interprètes.


Noémie Bruère




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