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Dobrinka Tabakova - Kynance Cove : entre ferveur et émerveillement

Mis à jour : mai 1


Septembre 2019

Alma redemptoris Mater

Jubilate Deo

Truro Canticles

Diptych for solo organ

Praise Of a rose sing we

Kynance Cove On the South Downs Dobrinka Tabakova, Natalie Clein (cello), Truro Cathedral Choir, BBC Concert Orchestra, Joseph Wicks (organ), Christopher Gray (dir.)


On connaissait Dobrinka Tabakova pour son Concerto pour violoncelle ou encore le délicieux minimalisme de Frozen River Flows. Dans ce nouvel album, fruit de la résidence de la compositrice avec le Truro Cathedral Choir d’une part et avec le BBC Concert Orchestra d’autre part, on découvre cette fois principalement sa musique pour chœur ; riche, fervente, tout à la fois lumineuse et profonde, la musique de Dobrinka Tabakova ne laisse pas indifférent·e. C’est d’abord par la seule pièce a cappella de l’album, Alma Redemptoris Mater, que l’on plonge dans l’univers de la compositrice. Le tapis sonore créé par la psalmodie quasi ininterrompue suffit à instaurer une atmosphère au croisement de la musique sacrée et du minimalisme. Entre variations de volume et résonance naturelle, le son du chœur nous parvient comme une pulsation dans laquelle se superposent plusieurs couches sonores, mélodies et contrechants passant de pupitre en pupitre. L’émotion n’en est que plus forte quand l’écriture se fait soudainement verticale, notamment lorsque cela s’accompagne d’une ouverture vers des harmonies plus célestes et apaisées. Écrit pour orgue et chœur de femmes, le Jubilate Deo revêt un caractère très aérien et serein. Les interventions du chœur et celles de l’orgue (ce dernier en motifs mélodiques courts dans l’aigu), se succèdent dans un flot musical cohérent, puis se mêlent avec facilité. La pièce qui suit, Truro Canticles (spécifiquement composée pendant cette résidence), nous emporte plus encore au cœur de la musique sacrée ; le premier mouvement, “Magnificat”, se construit autour d’une plus grande homorythmie que précédemment : des phrases scandées, psalmodiées, liées dans une pâte sonore créée par l’orgue, qui culminent ou s’apaisent dans certains accords frissonnants qui reviennent avec force au long de la pièce. Les mêmes séquences harmoniques se répètent, et pourraient créer une lassitude si on ne se délectait pas de leur richesse et des contrastes opérés entre des passages à la nuance forte et aux accords à l’ambitus étendu, et des passages plus intérieurs. L’orgue s’est également fait plus présent, plus exultant. La cadence finale (“Amen”), très solennelle, emmène vers le “Nunc Dimittis”, deuxième mouvement nécessairement plus sombre. Après des entrées successives et une écriture en contrepoint tout en frottements, le chœur se réunit pour des phrases de plus en plus poignantes, rompues, presque interrogatives puis enfin affirmatives et soutenues tandis que l’harmonie initialement empreinte de tension s’ouvre et s’élève vers l’acceptation et l’apaisement. Le texte latin ainsi que l’emploi de l’orgue qui soutient toujours le chœur en longues tenues et emplit l’église, expriment une ferveur grandissante à mesure que le chœur gagne en force jusqu’à une conclusion en “amen” successifs, suspendus. Place à l’orgue avec le Diptych for Solo Organ. Le “Pastoral Prelude” repose sur la force de tenue de l’orgue, la pédale et la main gauche jouant le rôle harmonique tandis que la main droite se perd en motifs mélodiques qui semblent presque improvisés. Le “Chorale” présente une écriture plus verticale - mais ne s’y restreint pas. L’organiste Joseph Wicks révèle les nuances de la partition, et la partie centrale est particulièrement touchante ; une seule note subsiste, rejointe par une seconde voix puis une troisième … pour faire surgir une harmonie céleste et apaisée. Le procédé se répète, dans différents registres, permettant une conscience de chaque changement de note et ce que ces changements opèrent en nous. C’est l’orgue qui ouvre Praise, progressivement rejoint par des voix sans texte, se fondant dans le son de l’instrument au point qu’on doute de leur présence. Les voix s’élèvent et le texte se révèle, dans l’atmosphère angoissée créée par les dissonances et les phrases suspendues, qui ne se résout qu’avec la conclusion sombre et grave de la pièce. Of a Rose Sing We permet le retour à des harmonies sucrées, ouvertes, aériennes. L’orgue s’élève comme un carillon inlassable au dessus des voix. Le chœur, en homorythmie, nous entraîne dans un voyage entre émerveillement et nostalgie, avant de s’effacer avec l’orgue. Kynance Cove, pour chœur et orchestre, est enregistré lors de sa création. Le rythme est immédiatement installé par les cordes et la harpe dans un motif répété avec fluidité. Le chœur scande le poème (John Harris) qui donne son nom à la pièce (et à l’album) dans un rythme bref et saccadé. Les arpèges aux cordes se poursuivent, s’interrompent, reviennent, alors que les différents instruments à vents forment un tapis sonore et harmonique. Voix d’hommes et de femmes tantôt se répondent, tantôt se rejoignent. Tout au long de la pièce, l’orchestre multiplie les effets sans jamais rompre l’unité ni l’atmosphère. Glissando de harpe, flux de croches minimaliste, contre-chants solistes des instruments à vents, roulement de cymbales : tout contribue à une évocation mystique et imagée de cette crique des Cornouailles, magnifiée par une conclusion exultante. Tabakova retrouve le violoncelle dans On the South Downs, œuvre en trois mouvements pour orchestre de chambre, chœur et violoncelle solo. En touches impressionnistes, la pièce évoque une lumière d’aurore et une majesté toute britannique. Si les mélodies et envolées contemplatives sont nombreuses, la compositrice ne s’interdit pas quelques moments de tension, d’incertitude, à travers des accords cluster construits note par note par des tenues instrumentales, dans un son qui rappelle l’orgue de ses pièces chorales. La pièce forme un arc, seuls le premier et le troisième mouvements faisant appel au chœur - toujours en homorythmie, souvent parallèle au violoncelle - tandis que le deuxième donne une place plus forte à l’orchestre, qu’il parvient à garder dans l’ultime mouvement qui propose un belle richesse d’écriture en mêlant violoncelle, chœur et orchestre. Le son est riche, ample, mais apaisé. Indéniablement, c’est une sensation de lumière céleste et de contemplation qu’on gardera de cette pièce comme du disque complet.


Marie Humbert


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