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Mel Bonis - Myriam Barbaux-Cohen

Dernière mise à jour : il y a 20 heures

Octobre 2022


Ars

Etiolles, op. 2

Prélude en mi bémol majeur, op. 10

Gai printemps, op. 11

Près du ruisseau, op. 9

Pensées d'automne, op. 19

Berceuse, op. 23 n°1

Eglogue, op. 12

Romance sans paroles, op. 29

Méditation, op. 33 n°1

Carillon mystique, op. 31

Ballade pour piano, op. 27

Romance sans paroles, op. 56

Barcarolle en si bémol majeur, op. 71

La cathédrale blessée, op. 107

Au crépuscule, op. 111

Une flûte soupire, op. 117 n°1

Berceuse triste, op. 118

Cloches lointaines, op. 121

Aliette De Laleu pose, en entrée du livret accompagnant ce disque, une question qui se voudrait rhétorique au premier abord, si l’on ne connaissait pas un peu Mel Bonis : qu’est-ce qu’une femme de légende ? Mais dès lors que l’inconnue ne l’est plus, des noms fusent : Mélisande, Salomé, Viviane, Cléopâtre… Sept femmes de légendes dont la compositrice brosse un portrait aussi élégant qu’impressionnant. Si ces œuvres sont écrites pour le piano, trois d’entre elles ont eu un double symphonique : Salomé, Ophélie et Cléopâtre. Mais dans ce disque, point de femmes de légende hormis Mel Bonis elle-même. Femme au destin incroyable, romanesque, elle nous a légué près de deux-cents œuvres. Et, comme souvent, c’est aux femmes de faire ressortir des étagères de l’Histoire ce que d’autres femmes ont, parfois très difficilement, rangé et qui a pris la poussière pendant tant de décennies. Saluons donc le travail admirable de Christine Géliot, arrière-petite-fille de la compositrice, sans qui le travail de Myriam Barbaux-Cohen n’aurait pu se faire.


Revenons-en au disque : un ensemble d’œuvres pour piano qui glissent sous les mains de l’artiste. Étiolles, op. 2 est une œuvre de jeunesse de Mel Bonis. Sans virtuosité, l'œuvre est élégante et on y trouve cependant le germe de ce que sera le style Bonis, avec ses mélismes et ses arabesques qui ne lasseront jamais de satisfaire un public épris de cette beauté toute art nouveau. Vient ensuite le Prélude en mi bémol majeur op. 10 qui, certes court, ne manque pas d’une mélancolie propre à la compositrice. Ses modulations, très romantiques, nous emportent dans des recoins de tristesse vaporeuse. Le troisième morceau est, à mon sens, le plus élégant de cette période de jeunesse de la compositrice : Gai printemps, op. 11. Avec ses lignes mélodiques descendantes, on saisit immédiatement l’esprit de la Belle Époque, où la compositrice a joué une part si modeste et pourtant si importante. Que ne le réécouterions-nous pas en boucle, pour en saisir toutes les variations infinitésimales, toutes les nuances qui s’éveillent sous les mains de Myriam Barbaux-Cohen ? Mais nous n’avons pas le temps de nous reposer que Mel Bonis nous emmène déjà dans sa chère campagne sarcelloise, et nous offre ce petit poème pour piano qu’est l’op. 9 : Près du ruisseau. Comme des gouttes, les notes perlent, et c’est un ruisseau tantôt calme, tantôt mystérieux qui nous apparaît. Les Pensées d’automne op. 19 sont d’une belle douceur, avec une mélodie dans le medium du piano, et que les accompagnements, tantôt en accords plaqués, tantôt en arpèges, enrobent. La Berceuse op. 23 ressort tendrement au clavier, qu’on ne s’imagine pas autrement sous les mains de la compositrice (et mère) que comme un jouet pour enfant-adulte. L’Églogue op. 12 est peut-être l’une des meilleures portes d’entrée sur le style de la compositrice : son esthétique un peu debussyste n’en reste pas moins empreinte d’un spleen tout bonisien. Les derniers accords ne sont plus ceux d’un piano, mais d’une harpe, et on sent que les œuvres non exclusivement pianistiques ne sont pas loin.


La Romance sans paroles op. 29 est une romance parmi beaucoup d’autres de l’époque, mais avec un “je-ne-sais-quoi” qui la distingue de celle des autres. Peut-être ses modulations inattendues, ou ses changements de registres surprenants ? La Méditation op. 33 qui suit est elle aussi d’un titre banal pour l’époque, mais qui l’est bien moins à l’écoute. Entre les modulations originales, les accords diaphanes ou les altérations accidentelles donnant du relief à l’œuvre, on sent que Mel Bonis a commencé à acquérir son style bien personnel. Le Carillon mystique op. 31, dédié à Raoul Pugno, montre bien que la compositrice n’est pas à la marge de son époque, mais y est au contraire bien ancrée. Raoul Pugno, qui sera pendant un temps le complice et ami de Nadia Boulanger, virtuose du piano, a dû bien apprécier cette dédicace, car le morceau, digne descendant de la Campanella de Liszt, est brillant, mais pas sans émotions. La Ballade pour piano op. 27 est une heureuse ballade faisant penser à celles, à des siècles de distance, de François Villon, grave mais sans rigueur, vive sans être virevoltante. S’ensuit la seconde Romance sans paroles op. 56. Là, la compositrice possède un style déjà bien personnel. Elle fait son jeu des croisements de mains : la mélodie, perlée et douce, constellée d’un accompagnement en doubles croches, se dessine tantôt dans les aigus, tantôt dans les médiums, tantôt dans les graves du piano, se promenant de tout son long, et toujours surprenante. La Barcarolle en si bémol majeur est aussi complexe à jouer qu’elle est belle à entendre. Et pourtant, Myriam Barbaux-Cohen fait preuve d’une technicité nous rendant l’exercice facile, ce qui n’est pas la moindre des choses.


Enfin, arrivent les œuvres de la période tardive de la compositrice, à commencer par l’un des plus beaux monuments musicaux, la Cathédrale blessée. Digne pendant de celle, engloutie, de Debussy, ses accords sont ceux d’une mère blessée, puisqu’elle a failli perdre sa fille cachée Madeleine, lors des bombardements de la Grande-Guerre. Deux citations dans cette œuvre : une historique (le Dies irae) et une contemporaine (Le Gibet de Gaspard de la nuit, du contemporain Maurice Ravel). C’est à une autre Madeleine qu’est dédiée Au Crépuscule op. 111 : Madeleine Pape-Carpantier, que la compositrice mis souvent en musique, et qui était, avec elle, une féministe débutante en plus de la maîtresse d’école de sa fille. Une page de poésie toute en douceur, qui évoque une tendre amitié entre les deux femmes, qui vécurent une aventure pour le moins rocambolesque lors d’une manifestation. S’ensuit la très célèbre Une flûte soupire, jouée ici dans sa version originale pour piano seul. Myriam Barbaux-Cohen réussit le tour de force de nous faire entendre au piano la flûte de la deuxième version. Enfin, deux pièces emplies d’une grande mélancolie ferment ce disque : la Berceuse triste op. 118, et les Cloches lointaines op. 121. La première est une berceuse à la douce tristesse, où les modulations se font dans une douleur presque silencieuse. La seconde est un souvenir, teinté de pluie et de pleurs.


Myriam Barbaux-Cohen réalise, dans ce disque, un travail admirable, qui ne lassera pas de satisfaire tous les mélomanes. On espère qu’elle nous fera encore découvrir longtemps, et sous toutes les coutures, les œuvres de Mel Bonis.



Gabriel Navaridas



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