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A l'Orangerie sonore, Bourdeney et Angot-Bracquemond chantent enfin grâce au Quatuor Métamorphoses

Dernière mise à jour : 19 juin

27 mai 2022


Quatuor Métamorphoses


Deuxième jour de l’Orangerie sonore (festival ProQuartet), deuxième concert programmé par Héloïse Luzzati et dédié aux compositrices. Après Charlotte Sohy la veille, enfin révélée au concert après la révélation au disque, c’est au tour de grandes inconnues de s’exprimer sous les archets du Quatuor Métamorphoses : Clarisse Bourdeney et Marthe Angot-Bracquemond. Mais d’abord, l’atmosphère sonore du parc de bagatelle, entre les bruissements du vent et les chants des oiseaux, se mue en musique avec la Miniature de Pascale Criton (commande de ProQuartet en 2018). La pièce joue sur les silences, les glissendos et bariolages qui émergent, se mêlent aux bruits ambiants, puis disparaissent. L’effet est superbe, et constitue une ouverture poétique pour ce concert, qui n’a pas fini de nous dévoiler de belles pages contemplatives.


On ne sait pas grand-chose de la compositrice française Clarisse Bourdeney (1848-1898). Pas même quand ses œuvres ont été écrites, car le Quatuor op. 51, comme la majorité de sa production, est publié en 1913 grâce au travail de sa sœur. En quatre mouvements d’un geste a priori assez classique, l'œuvre est difficile à classer. L’ « Allegro » initial, qui s’appuie autant sur le violoncelle que sur le premier violon pour les interventions solistes, présente peu de grandes mélodies mais développe ses différents motifs avec de nombreux contrastes et beaucoup de mouvement, sans s’interdire une certaine mélancolie. Le « Scherzando » qui suit est presque plus dramatique que joueur, et surprend par son caractère parfois populaire. Clarisse Bourdeney sait par ailleurs jouer sur des associations d’instruments variées pour modifier le timbre du quatuor. La véritable découverte, cependant, c’est le troisième mouvement, qui fait chanter chaque instrument dans des solos doux et mélancoliques, soutenus par de superbes nappes harmoniques. Les réponses de l’alto à la mélodie du premier violon font entendre le timbre chaleureux de l’instrument, tandis que les deux violons entremêlés se joignent dans un délicat duo. Au sein d’un tempo lent assumé jusqu’au bout, le quatuor joue judicieusement du rubato pour construire du mouvement et de la tension. Côté nuances, on reste dans un délicat piano : les quelques passages qui s’aventurent au-delà n’en font que plus d’effet. Par contraste, le quatrième mouvement apparaît joyeux, presque naïf. Le quatuor continue de très bien faire ressortir les voix importantes, y compris dans des passages moins mélodiques où le choix n’est pas aussi évident. La fin est virevoltante, et conclut une œuvre qu’on aura été ravi·e de découvrir (comme tout le public de l’Orangerie, dont les applaudissements sont fournis). Changement radical d’atmosphère avec Marthe Angot-Bracquemond (1898-1973). Ses Trois pièces pour Quatuor à cordes, composées en 1922, s’éloignent bien du romantisme. « Dans une allure populaire » est très bien nommé : l’alto et le violoncelle installent le caractère sombre et inquiétant de ce morceau qui pourrait accompagner l’histoire d’une forêt sombre dans laquelle se mêlent nature, créature étranges et enfants perdus - il faut dire que les quelques arbustes joliment arrangés sur la scène de l’Orangerie plantent le décor. L’écriture est donc imagée et démonstrative, les harmonies grinçantes et modales, et les musicien·ne·s du quatuor incarnent à merveille les différents éléments de ce monde fantastique. La deuxième pièce est un « Andante », à l’atmosphère plus triste mais pas moins inquiète. Les passages en pizzicati, ou les sections plus vives, font renaître de manière haletante l’angoisse du premier mouvement, comme si la poursuite reprenait un bref instant. Les ruptures de caractère, très marquées mais fluides, réussissent très bien au quatuor qui les maîtrise à la perfection. L’alto gagne dans ce mouvement de très belles complaintes, et c’est dans une atmosphère apaisée que la pièce se termine. Troisième et dernier morceau de ce triptyque, le « Vivo » transforme l’inquiétude en découverte des mystères de la forêt. L’écriture est dense, vive, contrastée, et là encore le Quatuor Métamorphose sait nous mener exactement où il le souhaite : vers une fin enlevée, parfaite conclusion à cette fantastique découverte. Enfin, on retrouve le - relativement - plus connu Quatuor à cordes (1919) de Germaine Tailleferre, qui s’accorde parfaitement avec les Trois pièces d’Angot-Bracquemond : l’atmosphère y est plus lumineuse, mais le lien esthétique est indiscutable. Des accords scintillants du premier mouvement aux passages dansants du deuxième, sans oublier un très beau passage choral dans le troisième mouvement, le quatuor Métamorphoses se saisit de l'œuvre avec brio. Les changements d’atmosphère sont fluides et musicaux, et les quatre instrumentistes nous emportent avec eux dans les différentes ruptures et progressions dynamiques. Voilà une très belle conclusion à ce concert où les instrumentistes auront fait preuve d’une justesse impeccable, de beaucoup de musicalité, et d’une joie manifeste à jouer ensemble. De la belle musique de chambre !


Marie Humbert




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