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Pioneers: Piano works by female composers


Septembre 2020


Dora Pejačević - Blumenleben, op. 19: no. 5, Rose

Cécile Chaminade - Valse-Caprice, Op. 33

Anna Bon - Keyboard Sonata in B-Flat Major, Op. 2, No. 2

Clara Schumann - 3 Romances, Op. 21: No. 1 in A Minor

Agathe Backer Grøndahl - 3 Morceaux, Op. 15: No. 3. Humoresque in G Minor

3 Klaverstykker, Op. 35: No. 2. Albumblad

Amy Beach - Hermit Thrush at Eve, Op. 92, No. 1

Scottish Legend, Op. 54, No. 1

Emma Kodály - Valses Viennoises

Lili Boulanger - D'un vieux jardin

D'un jardin clair

Cortège Chiquinha Gonzaga - Cananéa, Valsa

Água do Vintém

Tekla Bądarzewska-Baranowska - Douce Rêverie, Mazurka

Florence Price - Piano Sonata in E Minor: II. Andante

Tatiana Nikolayeva - Album for children, op. 19, no. 1 (March), 2 (Music Box), 3 (Old Waltz)

Vítězslava Kaprálová - Dubnová Preludia (April Preludes), Op. 13: No. 2. Andante

Haruna Miyake - 43° North - a Tango


Hiroko Ishimoto, piano


Depuis qu’ils existent, les enregistrements de musique classique font l’objet d’un soin tout particulier dans leurs caractéristiques techniques : on essaye d’avoir le meilleur son, la meilleure acoustique, et pour l’interprète, son jeu optimal. En revanche, jusqu’à il y a quelques années, le titre de l’album se cantonnait dans la quasi-intégralité des cas au nom de la pièce jouée, ou du compositeur dont on propose un récital. Et puis, notamment au début des années 2000 avec des pianistes comme Lang Lang ou Hélène Grimaud, ou le chef d’orchestre Gustavo Dudamel, les interprètes ont pris des libertés sur ce point précis et optèrent pour des titres qui évoquent plus directement les thèmes de l’album, permettant par là même de ne plus se cantonner à enregistrer des grandes pièces ou grands cycles mais d’ouvrir les disques à des récitals de pièces plus courtes. Cette longue introduction est là pour signifier qu’un titre spécial a son importance puisqu’il nous aiguille fortement sur la thématique autour de laquelle un artiste classique construit son enregistrement. Le titre de ce disque paru en 2020 chez le label Grand Piano est Pioneers – Piano works by female composers, ce qui indique donc que « l’attraction principale », la « thématique motrice », c’est le genre des personnes qui écrivent la musique, ce qui n’est ni un bon argument pour vendre une musique, ni un gros argument féministe puisqu’on est tenté de se dire qu’un album « pioneers – Piano works by male composers » n’aurait jamais existé.


La question épineuse du titre écartée, il est temps pour nous de plonger dans ce qui fait le cœur du disque, à savoir la musique. Des compositrices, la pianiste Hiroko Ishimoto en a choisi 14, dont elle présente de courtes pièces (une dizaine de minutes pour les plus longues). Le choix du récital a visiblement à cœur de faire un pas vers l’auditeur en lui présentant comme des échantillons de créations de compositrices venant de différentes régions géographiques et d’époques différentes, du XVIIIe siècle jusqu’à notre époque : la dernière œuvre du disque, une étonnante composition de la compositrice japonaise Haruna Miyake, date de 2019.


Parmi ces œuvres et leurs autrices, la pianiste a souhaité inclure certains des « tubes » du répertoire pianistique féminin comme la première romance opus 21 de Clara Schumann, une valse-caprice de Cécile Chaminade ou encore les trois morceaux de Lili Boulanger. Mais le cœur de l’album réside, peut-être, dans les autres pièces, dans cette diversité qu’on nous propose. On retrouve ainsi une litanie de courtes pièces, certaines de compositrices bien moins jouées que les trois précédentes.

L’Humoreske opus 15 n°3 de la Norvégienne Agathe Backer Grondahl présente une écriture singulière puisque bien que rappelant fortement les musiques populaires du 18e siècle, on sent l’influence de son professeur Franz Liszt. La compositrice américaine Amy Beach voit ici graver deux de ses œuvres pour piano, dont le fabuleux « The Hermit Thrush at Eve », une ballade proposant un long chant de la main droite entrecoupé d’arabesques atonales dans les aigus. Sa compatriote, Florence Beatrice Price, première compositrice afro-américaine dont on produit une symphonie en concert, est aussi représentée avec le second mouvement de sa sonate en mi mineur. Mais la pièce qui renferme le plus de douleur et de détresse est celle de la compositrice tchèque Vítězslava Kaprálová, morte prématurément à 25 ans, dont est joué ici le déchirant Prélude d’avril opus 13 n°2.

Dans ces pièces, la pianiste japonaise Hiroko Ishimoto se montre convaincante, adaptant son jeu au format court des pièces, qu’elle présente à juste titre comme des vignettes, sans intellectualisme malvenu, et dépouillées de sentimentalisme, à un point qui peut être parfois discuté. L’enregistrement est plaisant à écouter, abstraction faite du piano qui sonne parfois bizarrement, tantôt comme un piano âgé et légèrement désaccordé, tantôt à la limite d’un piano électrique. Cet effet est peut-être le plus frappant dans les deux pièces de la brésilienne Chiquinha Gonzaga, dans lesquelles le jeu de la pianiste est très mécanique, semblant bouder l’énergie, voire la sensualité de ces pièces au chant pourtant très entêtant.


Cette irrégularité du jeu est un risque inhérent à un récital aussi ambitieux, regroupant autant d’œuvres venues de contextes géographiques et temporels si différents. L’analyse quasi pièce-par-pièce ci-dessus peut sembler fastidieuse mais elle nous permet de dégager une réflexion que nous n’aurions pas pu avoir à la simple vue du programme (et du titre). Tout d’abord, elle nous permet de tirer une autre caractéristique commune à toutes ces œuvres : elles sont très pianistiques, parfaitement adaptées pour le piano et surtout savent en exploiter toute la richesse sonore. Cela s’explique très simplement par le fait que la grande majorité des compositrices présentées ici sont elles-mêmes pianistes de haut niveau : on peut évidemment citer Clara Wieck (épouse Schumann) qui a laissé un souvenir impérissable à tous ses auditeurs, mais également la soviétique Tatiana Nikolaieva, bien plus connue pour ses enregistrements en tant qu’interprète que pour ses compositions (sont jouées ici de très charmantes pièces pour enfants). Et cela nous amène également à reconsidérer notre première impression, faut-il le rappeler, assez critique, sur ce récital.


Le côté pêle-mêle des nombreuses pièces, leur durée, la variété d’époques, d’origines géographiques, jusqu’à ce fameux titre, témoignent en fait d’une importante volonté de faire un pas vers un auditeur peu familiarisé aux œuvres de compositrices, et de lui proposer un échantillon le plus représentatif possible du talent de ces artistes. En effet, toutes ces courtes œuvres, si l’appréciation de leur qualité reste subjective, sont indéniablement créatives et originales : à aucun moment n’a-t-on l’impression d’écouter une pièce fade, tellement coincée dans des codes qu’elle en devient impersonnelle. Dans chacune des pièces, il y a quelque chose à dire et ce quelque chose est dit. Si, donc, certaines interprétations sont discutables (et pourraient à mon sens aller plus loin dans l’esprit du morceau), il y a de la part de la pianiste, par ailleurs militante féministe et engagée pour la réhabilitation des compositrices, une vraie volonté de rendre ce répertoire accessible à une majorité d’auditeurs qui règne dans cet album. Sa réussite réside dans le fait que tout le monde peut y découvrir quelque chose.


Raphaël Godefroid



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