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Price: Symphony No. 3, The Mississippi River, Ethiopia's Shadow in America

Novembre 2021



Florence Price

Symphony No. 3

The Mississippi River

Ethiopia's Shadow in America



ORF Vienna Radio Symphony Orchestra

John Jeter, direction




Trois œuvres composent cet excellent album de chez Naxos, toutes composées par la talentueuse et géniale Florence Price. John Jeter dirige le Vienna Radio Symphony Orchestra pour ces trois ouvrages magistraux.


Tout d’abord, la Troisième symphonie, qui commence à se faire une place sur plusieurs scènes du globe, et dont le style, très américain, rappelle celui de la grande époque hollywoodienne. Et pour cause ! L’œuvre est écrite en 1940. Le premier mouvement, « Andante – Allegro », pose ses grands accords orchestraux parmi les nappes et mélodies des bois. Les cordes ne viennent qu’en second lieu, posant la mélodie du premier thème, émergeant dans un brouhaha de solderie. Mais le thème prend vite toute son ampleur, si bien que l’auditeur se retrouve dans un paysage américain rappelant le Printemps Appalache et les couleurs coplandiennes. La section se poursuit avec un Allegro où les cordes répondent joyeusement aux cuivres, dans une énergie toute pricienne. Le deuxième mouvement, « Andante ma non troppo », rappelle à certains égard la Neuvième symphonie de Dvorak. Mais ce n’est qu’une couleur passagère, et l’on retrouve vite le style propre à la compositrice, avec quelques touches de pentatonisme parfois. Ce mouvement lent est une perle de mélancolie états-unienne au cou gracieux de la Muse ; il vaut en longueur le précédent, et c’est tant mieux, car on ne se lasse pas de l’écouter. Price bouscule les codes de la symphonie, puisqu’elle réserve le Scherzo non pas au troisième mouvement, mais au quatrième. Le troisième, intitulé « Juba », fait parler les danses afro-américaines. La compositrice fait appel à tout le music-hall new-yorkais dans cette danse, sa signature, pour ce rondo afro-américain qui pourrait être le surnom de cette symphonie - les juba sont fréquents chez elle, et celui-ci rayonne sur toute l'œuvre. Faisant suite à cette danse endiablée, on trouve l’habituel Scherzo, bien qu’il n’ait de classique que le nom - puisque là aussi, la compositrice le reprend dans son esthétique toute particulière, avec un final flamboyant et dantesque.


Dans une atmosphère très différente de cette symphonie, mais tout aussi pétri d'Amérique, on découvre ensuite un tableau en quatre parties du Mississippi avec The Mississippi River. Si aucune de ses sections n’a de nom caractéristique, c’est sans doute parce qu’elles formaient, à l’origine, un seul et même mouvement. La première section, « Andante », est déclamée par les vents sur des nappes de cordes, amenant une atmosphère de rêverie lénifiante. Pour filer la métaphore géographique, cette section serait proche de la source, avec ses grands accords qui figurent des montagnes, tandis que le filet d’eau de la flûte apparaît hors de la roche fendue. C’est avec poésie que les percussions interviennent et commencent à faire couler ce fleuve impassible vers l’océan encore loin. Mais chaque gouttelette compte, comme chaque note, et on est entraîné·e dans l’écoute comme un enfant suivrait avec amusement le cours du ruisselet entre les pierres. Le mouvement s’enchaîne directement avec l’« Andante con moto – Allegretto ». Le fleuve a déjà épaissi, et il est maintenant assez large pour que l’on vogue sur ses flots. C’est comme cela qu’il nous entraîne, paisiblement d’abord, sur la mélodie donnée aux cordes, soulignée par des guirlandes de notes à la flûte puis au hautbois, avant que les deux groupes d’instruments s’épousent et se mêlent l’un à l’autre, se reprenant amoureusement, laissant la harpe ponctuer doucement le mouvement. Mais qui dit fleuve large descendant des montagnes dit aussi, parfois, rapides, et le caractère Allegretto vient troubler l’eau diaphane pour y mettre de l’écume. Très court, ce mouvement est suivi d’une quatrième section, « Allegro – Andante – Adagio – Allegretto » et le cours du fleuve se poursuit. Le décor change aussi : on trouve parfois même des citations textuelles de chansons du Mississippi. Alternant passages vifs et moments d’accalmie, cette section montre toute la science orchestrale mais aussi dramaturgique de la compositrice, qu’elle met au service d’une œuvre figurative. La dernière section clôt le tableau symphonique, dans un mouvement « Andante – Allegretto – Allegro », allant jusqu’à l’explosion de l’embouchure, dans le golfe du Mexique.


Ethiopia’s Shadow in America est une œuvre inouïe jusqu’à présent. On trouve dans cette œuvre, datant du début des années 1930, un manifeste, une revendication de la compositrice. La part la plus sombre des origines de la compositrice est ici mise en relief par la lumière de son œuvre. Le premier mouvement est titré « The Arrival of the Negro in America When First Brought here as a Slave », qui pourrait se traduire par « L’Arrivée du Noir en Amérique, d’abord réduit en esclavage ». L’atmosphère est lourde, pesante comme les chaînes qui l’ont traîné d’un continent à l’autre. Le héros noir, l’Éthiopien, possède ici le tragique d’un destin brisé. Mais l’orchestre le relève, sans désespérer, rappelant à l’occasion les negro spirituals, les chants d’esclaves qui permettaient de se sortir métaphoriquement d’une prison bien matérielle. Le second mouvement rend compte de ce qu’il vit psychologiquement : « His Resignation and Faith », sa résignation à sa condition, mais aussi sa foi, son espérance en un avenir meilleur. Enfin, le troisième mouvement parle de son présent, mais aussi, dans un sens, de la vie de la compositrice. Ce n’est pas pour rien qu’il a pour titre « His Adaptation – A Fusion of His Native and Acquired Impulses » (son adaptation, la fusion entre ses origines et ses acquis). C’est par cette description que l’on peut voir cette œuvre comme un poing levé, des décennies avant les mouvements actuels, un poing dressé face à l’oppression vécue par les Afro-américains.




Gabriel Navaridas

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