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Quatuor Sine Qua Non - 4 for 4


Octobre 2020


Rebecca Clarke - Poem for string quartet Germaine Tailleferre - Quatuor à cordes Amy Beach - Quartet for strings Florentine Mulsant - Quatuor à cordes no. 3 Rebecca Clarke - Comodo e amabile

Quatuor Sine Qua Non (Sara Chenal, Virginie Turban, Catherine Demonchy, Claire-Lise Démettre)



Malgré les années et les océans qui séparent les compositrices choisies par les musiciennes du Quatuor Sine Qua Non pour leur album “4 for 4”, il se dégage de ces différentes pièces une certaine unité musicale. Des oeuvres modernes, souvent mélancoliques, au caractère grave et à l’écriture fluide grâce à laquelle le quatuor à cordes prend toute son ampleur. Rebecca Clarke ouvre l’album avec sa pièce Poem (1926). Une bribe de mélodie, un motif quasiment simpliste, que très vite s’approprient et modifient les instruments au fil de leurs entrées respectives. S’ensuit une pièce où l’on aura bien du mal à distinguer de réels thèmes : le motif qu’on entend dès les premières notes reviendra tout au long de l'œuvre, avec constance et simplicité, souvent dans les passages d'accalmie qui font suite aux grands moments d’entremêlements de voix et de timbres. L’enchaînement sur l’unique quatuor de Germaine Tailleferre (1917-19) semble tout naturel. Le premier mouvement, “Modéré”, repose sur un procédé similaire : une mélodie certes plus développée, mais relativement courte aussi, que la compositrice dissémine et modifie ensuite dans les interventions des différents instruments. Le Quatuor Sine Qua Non prête beaucoup d’attention aux équilibres entre les quatre voix du quatuor, et à la clarté du discours musical. Le deuxième mouvement, “Intermède”, est plus joueur et dansant, mais toujours très fluide. Dans le “Final” très incisif, le quatuor présente une interprétation précise, tranchante, où le caractère inquiétant et pressé du mouvement ressort à merveille. Les trilles mêlés des deux violons, les pizzicati du violoncelle, et l’alto qui oscille entre interventions solistes et complétion de l’harmonie participent à cette longue tension qui se résout finalement dans le recueillement et l’intériorité. Si la compositrice américaine Amy Beach est plutôt associée à la musique romantique et aux générations qui précèdent les plus modernes Rebecca Clarke et Germaine Tailleferre, son Quartet for strings (1929) en un mouvement est en fait composé dans les mêmes années. C’est donc une œuvre relativement tardive, à l’écriture plutôt sombre. Le discours musical repose au début plus sur l’harmonie que sur les dialogues instrumentaux, et le quatuor y trouve une belle chaleur dans le son. On ne peut que se délecter des accords qui viennent illuminer un thème généralement mélancolique. Tout ceci est par ailleurs interprété avec un vibrato chaleureux mais parcimonieux, essentiellement réservé aux interventions mélodiques. Dans l’ ”Allegro” central, le caractère grave du début de l'œuvre se mêle à des rythmes pointés et des notes répétées qui créent de la tension et de l’inquiétude, exacerbées dans le tragique des passages mélodiques. Ces différents éléments sont ensuite développés dans un passage fugué, jusqu’à la rupture et le retour du “Grave” de l’introduction, qui est finalement le plus touchant dans la pièce. Les dernières minutes sont très contemplatives et permettent d’apprécier chaque note, chaque intervalle, chaque accord. Les instruments se rapprochent, le violoncelle quitte ses graves si présents jusque là et l’alto quitte la clé d’ut, pour une fin suspendue. Composé en 2013, le Quatuor no. 3 de Florentine Mulsant s’ouvre sur un thème, énoncé au violoncelle, qui sera ensuite varié tout au long du premier mouvement. La compositrice utilise des jeux de nuances, bien marquées par les interprètes, pour maintenir l’énergie et la dynamique de ce mouvement assez pesant. Ces variations sont aussi l’occasion d’explorer différentes techniques de jeu : pizzicato, tremolo, trilles sont là encore utilisés pour créer tension et énergie. “Incisif” et “dansant”, le deuxième mouvement repose sur un ostinato rythmique créé la plupart du temps par le violoncelle, l’alto et le second violon. Les interventions mélodiques qui se placent au-dessus de cet ostinato forment un contraste frappant avec l’accompagnement, et le Quatuor Sine Qua Non parvient à tenir l’auditeur en haleine tout du long, jusqu’aux ruptures rythmiques qui précèdent la conclusion. Le thème du troisième mouvement est donné à l’alto, toujours avec peu de vibrato, sur un tapis de trilles inquiétants. Comme dans le premier mouvement, Florentine Mulsant explore différentes variations de son thème, mais l’écriture repose surtout ici sur différents jeux de dialogues et de regroupements d’instruments. L’effet est réussi, car l’oreille apprécie de distinguer les timbres et de comprendre lorsqu’ils se rejoignent, se répondent ou se meuvent en parallèle. Le dernier mouvement oppose d’abord le violoncelle aux trois instruments aigus, puis le premier violon aux trois autres instruments, et la compositrice développe des couches sonores successives en ajoutant les instruments un à un. Les rares moments de rencontre rythmique entre les quatre instruments sont bien mis en valeur par la nuance et le timbre subtilement différents que trouvent les interprètes. Le quatuor se conclut de manière surprenamment joyeuse et enlevée.


Enfin, Rebecca Clarke conclut l’album comme elle l’a ouvert : avec poésie, chaleur et tout en évocations. Mais dans Comodo et amabile (1924) s’ajoute à tout cela la délicieuse touche de musique populaire que Rebecca Clarke distille si bien dans son œuvre. L’alto, comme il se doit pour une compositrice qui était aussi altiste (et est surtout connue pour sa superbe sonate pour l’instrument), profite de plusieurs solos parfaitement interprétés. La pièce sublime un album joué avec subtilité et intention, avec passion et précision.



Marie Humbert



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