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Ragazze quartet et Caroline Shaw : couleurs et poésie au Festival Musique(s) Rive Gauche


© Cyril Faure

19 septembre 2021 Salle Colonne, Paris


Ragazze Quartet

Rosa Arnolds, Jeanita Vriens-van Tongeren, violons

Annemijn Bergkotte, alto

Rebecca Wise, violoncelle


La dernière journée de la première édition du Festival Musique(s) Rive Gauche commence fort : on s’en doutait bien à leur nom (ragazze est l’italien de « filles »), mais on est tout de même ravi de voir quatre femmes entrer sur scène ! Le fait est plus rare qu’on ne l’imagine... car pour les interprètes comme les compositrices, les inégalités de genre sont encore bien présentes. Ce quatuor à cordes de Néerlandaises se distingue par ses programmes hors des sentiers battus, ses collaborations avec des artistes issu·e·s des milieux de la danse ou du théâtre, et sa volonté de mélanger : l’ancien et le nouveau, le public aguerri et les nouveaux venus.


La pièce Plan & Elevation (2015) de Caroline Shaw ouvre le concert. Le premier violon (Rosa Arnold) laisse entendre un premier motif, très simple, de trois notes, qui deviendra la basse d’une suite de trois accords quelques secondes plus tard. La compositrice crée des harmonies lumineuses, d’autant plus suspendues que des silences s’y introduisent et qu’on retrouve dans le jeu pizzicato qui suit. Shaw joue sur les plans sonores, mène les artistes dans de superbes pianissimo, introduit des bribes de mélodie sans qu’on puisse distinguer pour autant un instrument qui serait plus soliste que les autres. C’est aussi le contraste entre cette superposition de plans sonores à la construction complexe et les moments d’une grande simplicité - ces harmonies répétées en pizzicati homorythmiques sur la fin du premier mouvement “The Ellipse", par exemple - qui fait toute la poésie de la musique de Caroline Shaw. “The Cutting Garden” joue sur d’autres sonorités en explorant le son sur la touche et sur le chevalet, mais conserve ce mode d’écriture en vagues sonores, avec de grands crescendo qui emplissent toute la salle, et des retours à la simplicité de quelques intervalles.


Les musiciennes ont prévenu : elles aiment mélanger et associer (mix and match) les œuvres de leurs programmes. Ainsi, les bariolages au second violon (Jeanita Vriens-van Tongeren) qui concluent le deuxième mouvement se voient poursuivis par une nouvelle altiste (Judith Wijzenbeek) alors qu’elle entre en scène depuis les coulisses. Les désormais cinq musiciennes enchaînent de manière quasiment continue sur le quatrième quintette à cordes de Mozart, qui exige d’elles une musicalité tout à fait différente qu’elles parviennent à exprimer dès les premières notes.

Mais Plan & Elevation n’était pas terminée : redevenu un quatuor, l’ensemble reprend avec le troisième mouvement, “The Herbaceous Border”. Lentement, avec d’abord l’alto puis les trois autres instruments, Caroline Shaw construit son harmonie. Le premier violon s’élève en bribes mélodiques puis en bariolages, et ce grand échafaudage de sons se déconstruit alors avec frénésie, le quatuor perdant totalement sa cohérence interne. Heureusement, l’apaisement suit immédiatement, à nouveau à travers la simplicité de quelques pizzicati, lumineux et délicats. “The Orangery”, entre bariolages et harmoniques éthérées, nous entraîne dans un monde sans cesse en mouvement. A l’image de toute l'œuvre, “The Beech Tree” est un instant, éternel, de grâce et de poésie. La pièce s’achève dans la lumière et la résonance de ces derniers pizzicati, après la tension émotionnelle du dernier passage arco et de sa longue progression harmonique.


Après avoir achevé le quintette de Mozart et ébloui la salle avec trois duos pour violons de Luciano Berio, où les musiciennes ont notamment su trouver des nuances piano bouleversantes, le Ragazze Quartet conclut avec The Evergreen, composée par Caroline Shaw pour le quatuor Ragazze. Leur programme du soir s’appelait « In the Secret Garden », hommage à la rencontre des musiciennes avec Caroline Shaw à New York, dans ce jardin privé au cœur de la ville. La compositrice qualifie elle-même l'œuvre qui découle de cette rencontre de « Climate piece » (pièce pour le climat). Ses quatre mouvements décrivent un arbre : « Moss », « Stem », « Water » et « Root ». Caroline Shaw y dévoile avec poésie toute une palette d’images et d’atmosphères, qui nous plongent au cœur d’une forêt. Les pizzicati tantôt chaotiques, tantôt alignés, deviennent gouttes d’eau sur les feuilles. Les rythmes répétés nous donnent la sensation de grandir à chaque battement, comme l’arbre vers la canopée de la forêt. L'œuvre n’est pas dénuée de touches de minimalisme, et on se laisse emporter pour simplement écouter, et sentir. Sentir la texture musicale se faire éthérée ou dense, les motifs rythmiques et mélodiques se répéter, se déformer, laisser échapper un chant à tel ou tel instrument. Sentir les voix s’aligner, s’unir autour de quelques harmonies lumineuses, s’éloigner. Ressentir le silence, aussi, qui crée des instants suspendus. Encore un chef-d'œuvre où Caroline Shaw parvient à transformer quatre instruments, quatre voix (ou huit dans le cas de sa Partita) en une seule, plus riche et expressive que la simple addition de différentes lignes. La très belle entente musicale des musiciennes du quatuor Ragazze, et leur fougue individuelle, sont idéales pour pleinement exprimer l’écriture de la compositrice.


Marie Humbert


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