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Regards de femmes - Marie-Catherine Girod

19 septembre 2021

Louise Farrenc Les Italiennes, op. 14: I. Cavatine

Hélène de Montgeroult Sonate pour piano op. 5 no. 3: Presto

Anna Bon Sonate en sol mineur

Amy Beach Dancing Leaves, Scottish Legend

Agathe Backer-Grondahl 4 Sketches op. 19: no. 2

Clara Schumann 3 Romances, op. 21: no. 1

Fanny Mendelssohn 4 Lieder pour piano, op. 8: IV. Wanderlied

Ethel Smyth Variations on a original theme (of an exceedingly dismal nature)

Mel Bonis Mélisande

Jeanne Barbillion Provence : I. Bord de mer, le soir II. Fête de soleil

Lili Boulanger D'un vieux jardin

Henriette Bosmans Six préludes

Germaine Tailleferre Impromptu

Cécile Chaminade Toccata, op. 39

Maria Hester Park Sonate en fa majeur, op. 4: I. Menuet

Clara Gottschalk Peterson Staccato Polka


Marie-Catherine Girod (piano)


Bien qu’incroyablement riche et qualitatif, le répertoire pour piano seul des œuvres de compositrices est toujours boudé des pianistes de premier plan. Ce qui rend la parution de l’album « Regards de femmes » chez Mirare d’autant plus important.


La pianiste Marie-Catherine Girod, interprète renommée, invitée de nombreux festivals prestigieux était déjà habituée à la recherche d’œuvres oubliées et rares, et s’est fait une spécialité de leur redonner leur place dans le paysage et l’histoire de la musique. Elle a ainsi dédié des enregistrements à Czeslaw Marek, Paul Le Flem ou Gabriel Dupont. Il semblait donc naturel que ses recherches la mènent au riche matrimoine musical. Le programme comporte des œuvres assez courtes de pas moins de 17 compositrices dans la période appelée dans le livret « l’âge d’or du piano », qui est définie dans le disque comme s’étalant du milieu du XVIIIe siècle jusqu’à la fin du XXe.


Le premier point frappant du disque sont les importants moyens techniques et pianistiques de Marie-Catherine Girod, qui lui permettent d’aborder des œuvres techniquement très compliquées, à l’instar du mouvement indiqué presto de la Sonate op.5 n°3 d’Hélène de Montgeroult, de la Toccata, op. 39 de Cécile Chaminade ou du Wanderlied de Fanny Mendelssohn. La plupart des pianistes reconnu·e·s pour leur technique affutée préfèrent se détourner des œuvres relativement courtes et méconnues comme celles-ci pour s’attaquer plutôt à des pièces de résistance du répertoire, condamnant souvent des compositrices aux œuvres très ardues techniquement (parmi lesquelles Clara Schumann, Fanny Mendelssohn ou Amy Beach, représentés sur cet enregistrement) à des interprètes qui tendent à ne pas leur rendre tout leur brio.


Cette virtuosité ne prend toutefois pas le dessus sur la poésie et l’ambiance propres à chaque pièce. Une grande partie des œuvres programmées pourraient en effet être qualifiées de pièces de caractère, un terme traduit de l’allemand Charakterstück qui désigne une courte pièce, le plus souvent pour piano, conçue autour d’un thème ou d’un personnage. Ainsi, on retrouve sur le disque des œuvres inspirées de légendes écossaises (Scottish Legend op.54 de Amy Beach), des chants de promeneurs (Wanderlied de Fanny Hensel-Mendelssohn), Mélisande (de Mel Bonis) ou des scènes provençales ou italiennes. Il est à noter un double travail important et remarquable de l’interprète dans la conception et l’exécution de ce programme. D’abord, Marie-Catherine Girod emploie tous ses moyens pianistiques à faire vivre ces ambiances et personnages dans un temps très court – ces pièces n’excèdent que rarement les 4 minutes – et parvient à créer plusieurs microcosmes au sein même de son album. Cela à aussi à voir avec la certaine différence de temporalité : alors que certains morceaux furent composés dans les années 20, d’autres l’ont été originellement pour clavecin au XVIIIe siècle. Étonnamment pour une pianiste qui s’est surtout distingué par son travail sur la musique romantique et contemporaine, Marie-Catherine Girod offre un rendu très vivant et plutôt inspiré de la sonate pour clavecin en sol mineur de Anna Bon, alors même que le rendu sur piano des œuvres pensées pour le clavecin pose problème aux interprètes depuis l’invention du premier. Le second travail majeur de l’interprète a été un travail de recherche des morceaux et des partitions. Ainsi, le surprenant et envoûtant diptyque Provence de la violoniste, pianiste et compositrice française Jeanne Barbillion n’avait, à notre connaissance, jamais été enregistré précédemment. Il est sûr en tout cas que la très grande majorité des œuvres présentes sur ce disque n’avaient été que très rarement programmées, que ce soit en concert ou au disque, et ce même à l’échelle des œuvres déjà peu jouées des compositrices.


Il est ainsi bon de souligner à nouveau l’importance qu’un label assez grand public tel que Mirare et une pianiste renommée enregistrent et diffusent des œuvres écrites par des femmes trop longtemps oubliées. Toutefois, la conception même de cet album présente une limite que l’on trouve très régulièrement dans les disques de récital de pièces de compositrices. La plupart de ces disques ont en effet pour ambition de rassembler un grand nombre de courtes pièces, elles-mêmes écrites par un grand nombre de compositrices différentes, ce qui crée une tendance à délaisser les grandes œuvres de ces artistes. Par exemple, la fantastique sonate pour piano de Clara Schumann est bien plus rarement programmée que ses romances. Si la redécouverte des œuvres courtes est souvent un plaisir et présente un intérêt certain, on regrette dans les récitals sur disques consacrés aux compositrices (on vous parlait il y a quelques temps de ceux des pianistes Antonio Oyarzabal ou Hiroko Ishimoto) l'absence des œuvres plus ambitieuses de ces artistes. Toutefois il est à mettre au crédit de l’album « regards de femmes » la présence de deux cycles complets. En premier lieu, les 6 préludes de la néerlandaise Henriëtte Bosmans, lugubres et mélancoliques, aux harmonies étranges mais fascinantes et dont par ailleurs on ne trouve pas non plus d’autres traces d’enregistrement. En second lieu, les Variations on an Original Theme (of an Exceedingly Dismal Nature) d’Ethel Smyth, un cycle de plus de 12 minutes aux élans brahmsiens qui démontre la technique d’écriture de la britannique et la puissance que peuvent revêtir ses œuvres pour piano.


Marie-Catherine Girod livre ici un album très convaincant dont on peut saluer non seulement la musicalité mais également le travail de recherche, crucial encore aujourd’hui pour exhumer des œuvres trop longtemps tombées dans l’oubli. On peut également espérer pour le futur que des interprètes bien placés sur la scène musicale internationale – peut-être Marie-Catherine Girod elle-même – continueront ce travail et auront à cœur de programmer des œuvres plus longues et ambitieuses de compositrices pour en démontrer l’importance et l’intérêt musical.



Raphaël Godefroid


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