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Emilie Mayer – Symphonies n°1 et 2


Juillet 2020


Emilie Mayer

Symphony no. 1 in C minor

Symphony no. 2 in E minor

NDR Radiophilharmonie, dir. Leo McFall


Si Emilie Mayer est une grande compositrice du XIXe siècle, elle n’en reste pas moins une digne descendante des maîtres qui lui sont antérieurs. Sa première symphonie en do mineur, composée entre 1845 et 1847, est plus proche des symphonies mozartiennes que beethovénienne. Son premier mouvement, dans le style des dernières symphonies de Mozart, présente peu de contraste entre les deux thèmes, bien que l’on puisse aisément les discerner : le premier a des airs de marche funèbre. Avec une introduction en rythmes pointés dans l’esthétique des ouvertures à la française, l’influence de Mendelssohn se fait sentir dans quelques passages où le caractère devient plus apaisé, presque contemplatif, même si l’angoissante tonalité de do mineur ressurgit à la première occasion. Le second thème est déjà plus chantant et aura la faveur d’être bien plus travaillé au cours du premier mouvement.


L’influence de Mozart chez Mayer, et l’intensité dramatique avec, se poursuit dans le deuxième mouvement à l’allure Adagio. Ici, le thème joué « dramatico » tantôt aux cordes, tantôt aux vents, n’est pas sans rappeler le second thème du premier mouvement. Si le style reste très classique, l’esthétique d’Emilie Mayer se fait déjà jour de façon ponctuelle, notamment dans l’orchestration, et on voit apparaître l’influence du courant du Romantisme dans l’architecture de l’œuvre, une même énergie drainant l’ensemble de la pièce. Les effets dramatiques s’enchaînent, mais les couleurs majeures, de la ♭ notamment, viennent en contrepoint à la tonalité de do mineur. Ce deuxième mouvement est riche en couleurs, caractéristique que Mayer conservera et renforcera dans ses symphonies plus tardives.

Le troisième mouvement donne tout son sens à l’œuvre, montrant là que Mayer maîtrise l’orchestre symphonique aussi bien que ses pairs, même si, pour sa première symphonie, son style reste encore très marqué par celui des compositeur·ices du siècle passé. En effet, ce n’est pas un scherzo, comme on pourrait s’y attendre à cette époque : ce dernier fait place à son prédécesseur, un menuet comme on en voit dans les premières œuvres de Beethoven. Ce menuet contraste étonnamment avec les deux précédents mouvements, de par son allure plus heureuse due à sa couleur majeure dominante de ré ♭ majeur dans le menuet central, d’allure Moderato, plus vive, et par sa structure plus classique. Quoi de plus étonnant quand on sait que Mayer a été surtout influencée par l’école classique viennoise dans ses premières œuvres, notamment ses symphonies. Cependant, si ce mouvement aux airs de menuet reste dans un classicisme viennois connu, certains passages montrent une forte présence du romantisme allemand et des premières valses viennoises. L’orchestration y est tour à tour légère, dansante et dramatiquement pesante.

Mais si les premiers mouvements rappellent à eux seuls le style des maîtres de Vienne, le dernier mouvement, lui, va s’accrocher à la 40e symphonie de Mozart, avec son rythme d’anapeste, deux notes brèves suivies d’une longue, qui se fait présent tout le long du mouvement. Ce même rythme rappelle le rythme pointé du premier mouvement : on retrouve là l’architecture cyclique chère aux romantiques. Dans son intégralité, cette première symphonie a beau avoir des couleurs classiques, son architecture tire vers le romantisme, avec des touches qui font parfois penser à Beethoven ou Weber : elle possède en elle les germes de l’esthétique symphonique propre à la compositrice, esthétique qu’elle développera petit à petit au travers de ses symphonies et de ses autres œuvres orchestrales.


Sa deuxième symphonie, datant de 1847, s’inscrit bien plus dans la veine romantique du XIXe siècle. Elle est aussi plus représentative du style symphonique d’Emilie Mayer, comme on peut l’entendre dans ses dernières symphonies ou son Ouverture du Faust de Goethe. Son premier mouvement, d’allure vive, possède bien quelques relents de classicisme viennois, mais elle donne le ton aux symphonies romantiques de son époque de par sa vigueur et son orchestration bien plus marquée par le travail des symphonistes de son époque. Le thème est très rapidement donné à tous les instruments de l’orchestre. Cependant, c’est une forme sonate où les deux thèmes ont des difficultés à se différencier, s’entremêlant l’un l’autre dans l’orage des cordes ponctué par les trilles des flûtes. Le second thème ressort cependant dans certains épisodes d’accalmie. On retrouve alors une mélodie, que n’auraient pas boudé Schubert ou Mendelssohn, traitée dans une arsis puissante jusqu’au développement. La vigueur de ce premier mouvement n’est pas sans rappeler les Ouvertures du début du romantisme mais aussi du sturm und drang. C’est un mouvement beaucoup plus dramatique qui ouvre cette symphonie, tout en contraste avec, parfois, quelques touches orientalisantes, bien loin de celles de Mozart et de ses turqueries.

Le deuxième mouvement, en scherzo cette fois, montre là aussi l’influence du romantisme allemand : le passage du menuet haydnien ou mozartien au scherzo beethovenien est une marque qui ne laisse pas indifférent, et ce mouvement nous emmène dans un tourbillon où règnent le chromatisme et les mouvements ascendants et descendants. Le ton en est tout aussi tragique que dans le mouvement précédent, mais des éclaircies aux airs de pastorale en do majeur jouées par les bois viennent éclairer ce mouvement en la mineur.

Le troisième mouvement, dans un geste adagio, a des airs de romance entrecoupée de moments rappelant le scherzo, avec ses montées et ses descentes. Seul mouvement sur les quatre à être globalement en majeur (la tonalité de do majeur rappelle le précédent en la mineur), il n’est pas sans rappeler le goût pour les sérénades et autres intermezzo romantiques, notamment dans la production allemande et viennoise du XIXe siècle : Johannes Brahms, Antonin Dvorak, Dora Pejacevik qui bien que non germanique se rattache à ce mouvement, Clara Schumann, autant de noms qui font échos à ce troisième mouvement de la deuxième symphonie d’Émilie Mayer. Quelques passages en do mineur viennent contraster avec le reste du mouvement, mais c’est une ombre qui se goûte à la lumière du reste de cet “Adagio”.

En contraste, le quatrième mouvement est majestueux, quasiment somptuaire, très beethovénien dans son orchestration, entièrement romantique dans son esthétique, faisant parfois échos au Freischütz de Weber, aux finals de certaines symphonies de Beethoven, mais là encore, Mayer se démarque : son final a parfois des airs de concerto tzigane. Entre légèreté, majesté, mouvement d’ensemble ou air lyriques pour soliste, ce dernier mouvement achève avec grandeur une deuxième symphonie qui se démarque déjà notablement de la précédente et marque un pas en avant certain vers un style très personnel.


Ces deux chefs d’œuvres symphoniques nous sont données par l’orchestre Philharmonique de la Radio de Hanovre, et il n’y a pas à se leurrer, la qualité de l’interprétation est au rendez-vous. Si parfois cela peut parfois manquer de contraste, le lyrisme de la compositrice y est rendu avec une précision rare. Sous la baguette de Leo McFall, dont la direction est nette dès lors qu’il s’agit d’œuvres germaniques, on se laisse alors porter avec plaisir à travers les paysages sonores d’Emilie Mayer. L’enregistrement des symphonies suivantes de cette compositrice émérite est attendu avec impatience et, espérons le, avec autant de brio que ces deux premières œuvres.


Gabriel Navaridas



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