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Thea Musgrave – The Voices of Our Ancestors

Mis à jour : 2 nov. 2020


Août 2020


Thea Musgrave

Rorate Coeli

Missa Brevis

The Voices of Our Ancestors

The New York Virtuoso Songers, Harold Rosenbaum


Cela fait plusieurs décennies maintenant que Thea Musgrave est parvenue à se faire une place de premier choix parmi le milieu élitiste et masculin de la musique contemporaine américaine. Écossaise d’origine mais vivant aux Etats-Unis depuis 1972, elle est particulièrement célèbre pour ses concertos ainsi que pour ses nombreux opéras de chambre parmi lesquels Simon Bolivar et Harriet, The Woman Called Moses restent les plus populaires. Plus méconnue est sa musique chorale qui pourtant recèle de chefs d’œuvres. C’est ce que nous dévoile le nouvel album des New York Virtuoso Singers, dirigé par Harold Rosenbaum, entièrement dédié à la compositrice. Ce chœur, spécialisé dans la musique contemporaine et plus particulièrement américaine, avait déjà dédié un album à la musique de Musgrave. De nombreuses compositrices figurent d’ailleurs à leur répertoire, et notamment à travers leurs enregistrements, comme Nancy Wertsch ou Katherine Hoover. Le présent album, qui est un enregistrement live, nous donne à découvrir trois pièces de la musicienne dont deux n’avaient encore jamais été enregistrées.


La première pièce pour chœur a cappella en est déjà à son troisième enregistrement et nous émerveille toujours autant. Il s’agit du Rorate Coeli écrit en 1973 sur des poèmes de William Dunbar. Les harmonies éclatantes et pleines de couleurs, qui rappellent par moments la musique chorale de Poulenc, mêlées aux nombreux jeux sur les échos, nous plongent directement dans une atmosphère surnaturelle. L’écriture très rythmique s’oppose aux longues plages harmoniques qui, se chevauchant, donnent l’impression d’un mouvement irrépressible comme si la musique entamait une éternelle ascension vers les hauts plateaux de l’harmonie. La scansion du chœur prend des allures plébéiennes en tombant par moments dans le parlé voire dans une sorte de chuchotement bourdonnant faisant presque passer la musique du côté du théâtre. On décèle de nombreuses références, implicites ou non, avec notamment un Dies Irae presque comique qui se calque par dessus le chœur grouillant en plein milieu de la pièce. Celle-ci se termine majestueusement sur une longue procession solennelle du chœur répétant de manière presque transcendantale « Gloria in excelsis deo ».


La Missa Brevis qui suit paraît un peu austère après le feu d’artifice que nous offrait le Rorate Coeli. Avec cette œuvre, écrite en 2017 pour chœur et orgue, Musgrave semble tendre vers un néo-romantisme légèrement conservateur qui se prive de toute emphase. Le chœur lui-même semble être déconcerté face à cette pièce qui semble un peu scolaire. Cette légère déception concerne surtout les deux premiers mouvements car heureusement le Sanctus vient relever le niveau en nous donnant à entendre une douce berceuse qui se termine par un vif Hosanna opératique nous permettant d’apprécier le vaste ambitus des sopranos. Le Benedictus qui suit présente un superbe solo de soprano qui résonne au loin comme un écho du chœur. Il est vrai qu’après ces mouvements relativement classiques sans aucune prétention avant-gardiste on s’attendait à un final en toute modestie. Mais l’Agnus Dei apparaît comme un ovni parmi cet académisme liturgique. D’emblée on est projeté, par un bref solo d’orgue, dans un univers bien plus mystérieux et obscur que tout ce qu’on avait pu entendre auparavant. Nous ne sommes plus dans la pénombre « vieille église » qu’on pouvait trouver dans certains mouvements. Ici le climat est onirique, énigmatique, on ne sait plus à quoi s’attendre. Les longues plages sonores du chœur, qui permettent de créer des harmonies beaucoup plus audacieuses que celles précédemment entendues, installent un statisme qui vient renforcer l’atmosphère presque chimérique du mouvement. La paix réclamée par le chœur n’est pas lieu d’épanouissement et d’élévation. C’est une paix suspecte qui laisse planer le doute, comme si la messe n’était pas terminée. Voilà donc une œuvre bien inégale mais dont la qualité est exponentielle avec l’Agnus Dei qui fait de l’ombre, à travers son audace et sa qualité, aux autres mouvements.


C’est le vaste The Voices of Our Ancestors qui clôt l’album auquel il donne d’ailleurs son nom. Cette « cantate » pour quintette de cuivres, orgue, chœur, solistes et récitant est basée sur plusieurs poèmes écrits dans de nombreuses langues différentes, du sanskrit au chinois en passant par le latin et l’hébreu mais ayant été traduit en anglais pour l’occasion. Ils ont pour seul point commun d’avoir été écrits avant le premier millénaire, d’où la référence aux ancêtres. Le premier numéro tient le rôle de genèse. On entend, sortis du néant, les timbres graves des cuivres auxquels s’ajoute la voix déclamée du récitant qui prend un aspect démiurgique. Celui-ci n’apparaît qu’au début, lorsque le monde n’est que chaos. Figure du créateur, son travail est désormais achevé lorsqu’entre le chœur au deuxième numéro. L’être humain apparaît et avec lui le chant. On entend au loin un chœur d’hommes chantant une douce complainte mélangée aux sons acides des cuivres en sourdine, comme si il s’agissait de la longue marche d’un peuple en quête d’une terre, qui chante pour se donner du courage. Les morceaux suivant laissent la place aux solistes (baryton et soprano) dont les voix, modestes en vibrato, se fondent parfaitement avec le timbre des cuivres. Le sixième numéro offre un superbe exercice de contrepoint entre les instruments et le chœur. On admire une fois de plus les talents d’instrumentation de la compositrice qui donne ses lettres de noblesse aux cuivres, instruments trop souvent associés aux fanfares ou autres musiques militaires. Ici leur rôle d’accompagnateurs présente de nombreuses facettes, tantôt rythmiques, tantôt mélodiques, prenant même par moments les apparences d’un second chœur dénué de parole. On soulignera le curieux solo de ténor (N°9) qui nous fait basculer de manière assez brutale sur les scènes de Broadway en entonnant ce qu’on pourrait croire être une ballade amoureuse digne d’un Kurt Weill. Enfin on se doit de s’arrêter sur le dernier numéro qui est une véritable consécration pour la trompette, exprimant toute la mélancolie et le lyrisme dont elle est capable. Le climat méditatif émanant de la musique contraste avec les précédentes bacchanales, comme si les festivités s’étaient brutalement interrompues et qu’un glas sonnait le temps du deuil. Les mélodies continues nous envoûtent, nous hypnotisent et pourraient durer indéfiniment. L’œuvre se termine en suspens, comme si la procession funèbre s’était éloignée mais continuait de chanter.


Ce nouvel album des New York Virtuoso Singers est une vraie réussite car il nous permet de découvrir cette magnifique fresque qu’est The Voices of Our Ancestors ainsi que de redécouvrir le Rorate Coeli, véritable kaléidoscope musical qui ouvre d’une énergie prodigieuse le concert. On salue la qualité du chœur et des chanteurs défendant brillamment ces œuvres qui méritent d’être plus souvent jouées et enregistrées.


Martin Barré



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