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Vignery, Viardot, Sigfusdottir, Martines : du souffle et de l'allure - Florilège

27 février 2021


Fait plutôt rare dans l’histoire des compositrices, il nous reste de Jane Vignery non pas quelques mélodies ou petites pièces pour piano, mais une Sonate pour cor, dont Alexandre Collard signe ici une version de référence. Après un début triomphal dont le rythme évoque la sonnerie militaire d’un clairon, l’“Allegro” initial présente une section plus lente, qui est l’occasion d’admirer les graves et médiums très ronds de l’interprète et les délicats pianissimo qu’il tire de son instrument. L’écriture lumineuse de Vignery évoque surtout l’école française du début du siècle, mais les passages les plus chantants sont aussi empreints d’une nostalgie presque romantique, que le piano de Nicolas Royez ne manque jamais de souligner. Plus obscur, porté par un piano aux graves plus sombres, parfois presque étouffés, le “Lento ma non troppo” est une démonstration de force : soutenue par un legato parfait, la ligne mélodique du cor se déploie sans jamais s’interrompre, avec une douceur infinie dans les piano, particulièrement impressionnante dans les aigus de l’instrument - douceur finalement encore plus séduisante que le caractère plus rutilant des passages expansifs. Plus allant, plus joueur aussi, le finale fait la part belle aux contrastes dans les modes de jeu, avec notamment de nombreux passages avec sourdine. Espiègles, mais jamais dures, les attaques des deux musiciens soulignent les rythmes enlevés de Vignery, et les changements d’atmosphère soudains qu’elle exige. Volubile, agile, touchante : l’écriture de Vignery vaut le détour, à l’instar de ce très beau disque dans son ensemble. Il est aussi l’occasion de découvrir des facettes nouvelles du cor d’Alexandre Collard, qui sait se faire poétique et méditatif, de Françaix à Debussy.


Clara Leonardi

La maison Gramola nous offre un cadeau bien spécial avec Chopin Vocalisation, puisqu’on y retrouve le croisement entre les doigts élancés et mélancoliques de Frédéric Chopin et la voix que l’on imagine printanière et diaphane de Pauline Viardot. On retrouve cette naïveté dans ses sept mélodies d’après des œuvres de Chopin, parfois feinte dans Seize ans, parfois pleine d’empathie mélancolique comme dans Aime moi. La Berceuse est à la mélodie comme un tableau de Berthe Morisot, empreint d’une légèreté simple, sans un pathos qui viendrait teinter l’image toute pastel qui nous est donnée. Dans la Plainte d’amour, on retrouve une mélancolie qui rappelle Aime moi, mais cette fois la plainte est moirée de colère, la jeune voix regrettant avec force de mourir loin de l’être aimé, exprimant par de pures vocalises un ineffable outrage. De là, la Séparation, où les deux voix chantent parfois de concert et parfois chacune pour elle, le piano sonnant comme des coups solennels d’actes inaltérables. L’Oiselet rapporte, sur des accords mélancoliques, un peu de fraîcheur forestière, fraîcheur toute oubliée d’un clair pays bien loin des barreaux derrière lesquels il est prisonnier. La Beauté aussi est cruelle, quand elle fait languir, mais elle règne « du couchant jusqu’à l’aurore » et c’est une double voix qui chante la beauté éternelle pour conclure les mélodies d’une compositrice qui, peut-être, trouvait ses charmes dans les mélodies du compositeur. Et pour notre bonheur, ce sont Lydia Teuscher (soprano), Olivia Vermeulen (mezzo-soprano), Karol Kozłowski (ténor) et Wolfgang Brunner (piano) qui nous prêtent leurs mains et leurs voix.



Gabriel Navaridas

La compositrice Islandaise María Huld Markan Sigfúsdóttir, nous offre, par son magnifique album Kom Vinur (Viens, ami), un bien sombre voyage. A l’image d’Eurydice menant Orphée aux Enfers, la jeune compositrice attire en douceur l’auditeur dans les confins des ténèbres, par deux pièces vocales pour choeur a capella, sur des textes poétiques de sa compatriote nonagénaire (et féministe revendiquée) Vilborg Dagbjartsdóttiraux, aux teintes douces et sobrement tourmentées.

Viens, avec ta peine et ta solitude avec ton tourment et ton angoisse”, scandent successivement les quatre tessitures du chœur de chambre Schola Cantorum, sur le tranchant “Komdu” (Viens). L’on est immédiatement étreint et plongé au sein de ce tourbillon obscur et froid, qui ne voit sa première teinte lumineuse apparaître qu'à la 2ème minute, par l’emploi du mode majeur, subrepticement placé dans cet univers abyssal.

La seconde pièce, “Maríuljóð” (Le poème de Marie), est plus lumineuse, quoique teintée d’une douce nostalgie. Ce court poème raconte l’histoire d’une jeune et belle Marie, ni tout à fait réelle, ni tout à fait céleste. Un petit enfant rêveur ayant vu Marie en image, la tête cernée interroge sa mère. Celle-ci lui révèle le secret de la beauté de Marie : elle a un fils magnifique.

Ces deux enregistrements magnifiés par le choeur norvégien Schola Cantorum confirment la place toute particulière qu'occupe María Huld Markan Sigfúsdóttir au sein de la création vocale nordique contemporaine, aux côtés notamment du norvégien Ola Gjielo et du letton Ēriks Ešenvalds. Même si à nos latitudes, le printemps n’est plus très loin, que l’hiver nordique est beau, chanté de la sorte !


Pierre Tiberghien



L’Orquesta Filarmonía Ibérica nous transporte, grâce aux talents de Melani Mestre. Un chef d’orchestre comme lui, spécialiste de la musique ibérique, n’aurait pu mieux faire sonner l’œuvre d’une compatriote espagnole exilée à Vienne. C’est le Concerto pour piano en la majeur de Marianna Martines que nous livre, enregistré pour la première fois, le maestro. Marianna Martines, compositrice espagnole de la période classique, nous offre dans son concerto un portrait élégant de ce qu’a pu être musicalement la fin du XVIIIe siècle. Contemporaine d’Haydn et Mozart, on retrouve la saveur de cette époque dans le premier mouvement du concerto, Allegro con spirito, avec une allure enlevée et légère – l'esprit y est. À l’inverse, le deuxième mouvement – Andante – est un moment de recueillement plein de douces harmonies, laissant la part belle au piano, doucement soutenu par les cordes. Le troisième mouvement – Allegro assai – est bref et surprenant : il nous entraîne aux frontières entre le classicisme viennois et le baroque qui le précède, comme si l’on faisait un voyage temporel jusqu’à remonter à la source du génie de Martines. Le contrepoint n’a pas de secret, et on y trouve une vivacité qui rappelle facilement les célèbres Concertos Brandebourgeois. Et c’est avec cet esprit et cette fraîcheur que se termine un concerto aux allures arcadiennes.


Gabriel Navaridas


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