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Voix instrumentales : alto, orchestre et harpe - Florilège

04 décembre 2021

Dans la myriade de disques pensés et réalisés pendant les confinements successifs imposés par la pandémie en 2020, on trouve tout naturellement beaucoup d’enregistrements en solo. Ici, c’est l’alto de Laura Sinnerton qui s’exprime, et avec de nombreuses créations commandées pour l’occasion, le répertoire de l’instrument s’enrichit. Paradoxalement, la pièce qui ouvre l’album, Where There Was Wood Is Now Water, de Jimena Maldonado (1988-) est écrite pour plusieurs couches enregistrées séparément par l’interprète. Il en résulte une œuvre dense, dans laquelle les notes tenues forment un univers harmonique lumineux qui entoure les bribes de mélodies et les couches rythmiques aux notes répétées. A l’inverse, Weathering (Sarah Lianne Lewis) est plus sombre, et décrit un certain épuisement insidieux, qui se joue sur la longueur de la pièce malgré des moments de rebond presque ironiques. La compositrice et l’interprète effacent les barres de mesures, jouent sur les timbres et les effets de l’instrument pour dessiner une œuvre qui semble presque improvisée, et assurément nouvelle. Avec Lift, la compositrice néerlandaise Carlijn Metselaar (1989-) s’exprime d’abord d’un seul trait vivace et exalté, avant de s’interrompre pour explorer un univers plus contemplatif. Sans s’appuyer sur des effets plus élaborés que le simple grain de l’alto, Metselaar et son interprète Laura Sinnerton font merveilleusement sonner l’instrument, des forte rauques du grave aux sons plus feutrés dans le médium. Enfin, le monologue d’Emily Adby (Ruminant), accompagné de quelques pizzicati, doubles cordes et harmoniques, est une œuvre infiniment personnelle et puissante : le texte est un flux de pensée qui s’interroge, s’exaspère, narre la création de la pièce en pleine pandémie. Iel (ses pronoms sont she/they, en anglais) joue sur les sonorités et les rythmes des mots, rebondit sur les sons de l’alto… Quand une bribe de mélodie s’élève de l’instrument, elle n’en est que plus poignante.


Marie Humbert

 

C’est avec le titre du tableau éponyme de Vincent Van Gogh que s’offre à nous ce disque de la maison Gramola. Et à côté d’un nom célèbre, celui d’Hector Berlioz, se trouve un nom qui mériterait la même reconnaissance : Augusta Holmès. On trouve, dans ce disque, les Nuits d’été et La Mort de Cléopâtre du compositeur français, et, entre les deux, La Nuit et l’Amour, l’une des plus célèbres pages orchestrales de la compositrice (extrait de Ludus pro patria, œuvre pour récitant·e, chœur et orchestre). Précédé d’une note poétique, qui s’incarne dans la voix de Stéphanie d’Oustrac, l’interlude est dirigé par Wolfgang Doerner qui mène à la baguette le célèbre Orchestre Pasdeloup. Les mots lyriques et chauds de la récitante font une magnifique introduction à cette interprétation. Même si celle-ci peut paraître parfois très scolaire, très droite dans sa direction, elle contient un lyrisme qui ne s’épanche cependant pas exagérément. Les doux accords de la harpe répondent très sobrement, mais toujours avec sincérité, aux grands élans orchestraux où se mêlent cordes et vents. L’interprétation ne manque pas de charme et s’associe parfaitement aux Nuits d’été.

Gabriel Navaridas

 

Il est de ces pièces comme la Fantaisie sur un thème d’Eugène Onéguine, d’Ekaterina Walter-Kühne, dont on se demande pourquoi elles n’occupent pas encore une place de choix dans la discographie des harpistes… Incroyablement mélodieuse grâce à l’air de l’opéra de Tchaïkovski qui la guide, elle exige de l’interprète une belle dextérité, mais également une aptitude à faire ressortir les contrastes et les changements d’atmosphère afin d’éviter toute mièvrerie. Pari réussi pour Anneleen Lenaerts, dont les vastes arpèges dégagent un lyrisme qui rappelle bien l’origine opératique de la pièce, mais qui sait également détacher dans les aigus de son instrument de délicats motifs d’accompagnement dans un extrême pianissimo. Si les premiers forte, assez retenus, manquent un peu d’exubérance, on se régale en revanche du brio de la musicienne dans la cadence. Le retour au thème initial, bien plus rubato que lors de la première exposition, permet aussi d’admirer le talent d’ornementation de la compositrice, dont l’écriture semble quasi improvisée. Et pour cause : celle qui fut l’une des plus brillantes des harpistes russes joua entre autres avec l’orchestre du Marinsky, et interpréta la première russe du Concerto pour flûte et harpe de Mozart. Ses pièces pour harpe sont donc à redécouvrir de toute urgence !

Clara Leonardi

 

Les albums de harpe solo ne sont déjà pas si courants ; ne parlons même pas d’albums consacrés à des compositrices : on ne trouve pas plus ce genre d’étrangetés sous le sabot d’un cheval que sous les pédales d’une harpe. Pourtant, une telle chimère vient de poindre le bout de son nez dans les bacs : Quest, d’Elizabeth Remy Johnson. En seize titres, on brasse deux siècles de compositrices : Fanny Mendelssohn, Clara Schumann, Cécile Chaminade, Amy Beach, Lili Boulanger, Mel Bonis, et des compositrices contemporaines, dont Sally Beamish ou l’Iranienne Niloufar Nourbakhsh.


Parmi ces morceaux, quelques compositions contemporaines pour harpe, mais surtout une majorité d’adaptations originales de la plume de l’interprète. Il faut dire que les pièces classiques pour harpe écrites par des femmes ne sont pas légion - si l’on fait exception notable du travail d’Henriette Renié, Sophia Dussek et Germaine Tailleferre. D’où l’intérêt et l’originalité de la démarche de Elizabeth Remy Johnson, qui offre une seconde vie à ces œuvres méconnues, en même temps que d’excitantes perspectives aux harpistes en quête de nouveautés. On apprécie particulièrement la poésie et la délicatesse apportée par la harpe à la composition d’Amy Beach, A Hermit Thrush at Morn, qui gagne en mystère ce qu’elle perd en pépiements champêtres. Du côté des contemporaines, on découvre avec intérêt l’intrigante Skye (Freya Waley-Cohen), entre démarche inégale et virevoltante envolée. Les deux petites pièces de Fanny Mendelssohn et Clara Schumann sont plaisantes, mais peinent à surprendre. A l’inverse, on est captivé par Quest, composition de Niloufar Nourbakhsh qui donne son nom à l’album, dans laquelle plusieurs voix s’intriquent progressivement pour tisser un motif hypnotique.


Le choix des morceaux mis à part, l’ensemble de l’album reste finalement assez classique, dans la technique comme dans les sonorités. Seul le dernier morceau, Spindrift, de Johanna Selleck, explore des effets de jeu contemporains, un peu plus inattendus pour le néophyte, et qui s’éloignent par moments de la tonalité. Malgré le défi représenté par son ambition, Elizabeth Remy Johnson livre donc un album réussi, cohérent et agréable à l’écoute. On pourra s’y plonger avec attention pour en déguster les morceaux, ou juste se laisser bercer par la rondeur de son jeu.


Mariette Thom

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