Les femmes à l'opéra : seulement sur scène ?

Cent trois ans. C’est le temps qui s’était écoulé entre 2016, lorsque L’Amour de loin, de Kaija Saariaho, était entré au répertoire du Metropolitan Opera, et 1903, dernière représentation d’un opéra composé par une femme à New York (Der Wald, d’une certaine… Ethel Smyth). Autant dire que la commande de deux opéras auprès de Missy Mazzoli (une adaptation de Lincoln and the Bardo) et Jeanine Teasori (cette fois-ci inspirée par The Amazing Adventures of Kavalier & Clay), en 2018, est une bénédiction. C’est la première fois que la vénérable institution new yorkaise subventionne les talents d’une compositrice…

 

Alors, chez ComposHer, on applaudit ! Cela s’inscrit-il dans la volonté affichée par Yannick Nézet-Séguin, le nouveau directeur musical, de montrer une bonne fois pour toutes que l’opéra est fait « pour tout le monde », donc aussi pour les femmes ? Ce qui reviendrait à dire qu’une œuvre n’est appréciable que si l’on s’y reconnaît ? On répondrait volontiers que l’opéra met déjà des femmes en valeur, sur scène : cantatrices et rôles-titres féminins ne manquent pas, de Pamina à Carmen - même si les personnages de femmes fortes et indépendantes ne sont pas légion...

 

Alors finalement, peu importe : ce qui compte, c’est que le talent des compositrices contemporaines soit reconnu et valorisé. Car si les femmes ne représentent aujourd’hui toujours pas plus d’1% des compositeur, dans le milieu de l’opéra, la situation est en réalité encore plus dramatique. Historiquement, ce genre a en effet été particulièrement délaissé par les compositrices : alors que celles-ci peinaient parfois à faire jouer par leurs propres amis des œuvres de musique de chambre longues de quelques minutes, mobiliser un orchestre, un chœur, des solistes et un théâtre relevait bien souvent du défi. Ethel Smyth plaisantait même en disant que, pour faire jouer Der Wald, elle l’avait écrit en un acte afin qu’il puisse convenir à tous les budgets et à n’importe quelle institution. Et, même aujourd’hui, les compositrices d’opéra ne sont pas légion. Mais les premiers pas esquissés par le Metropolitan Opera permettent d’espérer. Et d’autres s’y mettent aussi !

Ainsi, parmi les initiatives qui donnent envie d’y croire, on retrouve la création par l’Opéra de Paris de Only the sound remains, en 2008, une oeuvre de… Kaija Saariaho, saluée unanimement par la critique. Mais aussi la présentation, au festival de Schwetzingen, de Tre Volti  (2017) d’Annette Schlünz, et, il y a quelques années, la première de The Navigator (2008) de Liza Lim, au festival de Brisbane. Trois œuvres satiriques, complexes, mais aussi riches et poétiques. Trois œuvres qui sont parmi les seules créations de femmes que de grandes institutions aient données ces dernières années.

 

Alors, que reste-t-il à faire pour généraliser le mouvement ? Eh bien, peut-être offrir aux étudiantes et aux compositrices la chance d’entendre les (rares) modèles historiques auxquelles elles peuvent se référer. Rejouer Ethel Smyth (dont le Telegraph loua en 1903 l’écriture « masculine », sic), mais aussi La liberazione di Ruggiero dall'isola d'Alcina, de Francesca Caccini, Céphale et Procris, d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, Cabildo, d’Amy Beach, Fritiofs Saga, d’Elfrida Andrée, ou A Florence, d’Hélène Munktell.  Le Seicento en Italie et le XIXème siècle en Suède à eux seuls regorgent de chefs-d’œuvre méconnus, peu enregistrés, presque jamais mis en scène. Bien que peu nombreuses, les compositrices d’opéra ont tout de même existé, et leurs partitions méritent d’être exhumées par les institutions qui s’en sentiront le courage… Car elles ne rechignent jamais à dépoussiérer les manuscrits oubliés de leurs homologues masculins.

 

A bon entendeur !

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