« Mozart était une femme », par Aliette de Laleu

28 février 2022

« Mozart était une femme » affirme Aliette de Laleu, volontairement un brin provocante en titre de son premier ouvrage, publié aux éditions Stock. Si Wolfgang Amadeus Mozart, le compositeur-star de la musique classique, porté unanimement aux nues par la critique, est bien un homme, son seul patronyme cache en effet aussi celui d’une femme : sa sœur Maria Anna Mozart (surnommée Nannerl), tout aussi brillante musicienne. Malheureusement, son entourage ne lui permit pas d’exprimer pleinement son talent, et elle fut rapidement effacée de la mémoire collective. Journaliste spécialiste de musique classique, Aliette de Laleu nous fait redécouvrir depuis quelques années, au fil de ses chroniques hebdomadaires sur France Musique, les destins oubliés de ces géniales compositrices, ainsi que leurs œuvres. Ce livre est tout d’abord une compilation d’une sélection de ces portraits. Mais par son assemblage et sa narration captivante, il est en fait beaucoup plus que cela : organisé de manière chronologique pour couvrir les périodes de l’Antiquité à nos jours, il propose ni plus ni moins qu’une histoire alternative de la musique classique, racontée du point de vue des femmes.

L’autrice produit une introduction à l’histoire de la musique d’une grande accessibilité (tous les termes techniques étant soigneusement expliqués) qui devrait intéresser non seulement les néophytes, qui souhaiteraient utiliser cette porte d’entrée pour s’initier, mais aussi jusqu’aux professionnels du secteur. L’ouvrage est en effet un travail de vulgarisation fouillé et rigoureusement documenté, qui fournit toutes les références des recherches scientifiques qui ont permis de mettre au jour les éléments relatés. Il ne se limite pas aux portraits de compositrices : les sujets abordés sont aussi divers que celui des interprètes et des cheffes, de la représentation des femmes dans les livrets d’opéra, des agressions sexistes et sexuelles, et en évoquant le parcours de chanteuses noires, il touche même à des questions de représentativité à l’intersection de la question féminine. Bref, on y trouve tout ce qui a trait à la place des femmes dans la musique classique à travers l’histoire. C’est justement de cette vision d’ensemble que le livre tire sa force. Il s’assortit d’une réflexion juste qui s’appuie notamment sur des travaux de sociologie féministe – car lorsque les faits parlent d'eux même, le « militantisme » peut se contenter de mettre en lumière les travaux scientifiques auprès du grand public. En somme, il fournit l’outil idéal pour répondre avec assurance à tous les sceptiques « oui mais » que l’on entend bien trop souvent quand on s’intéresse un peu à ces sujets : « oui mais c’était bien pire avant, les femmes ne subissent plus de discrimination aujourd’hui », « oui mais c’est parce que les femmes n’ont rien composé de remarquable qu’on n’a pas retenu leur nom », « oui mais s’il n’y a pas de femmes compositrices c’est qu’elles ne voulaient pas composer ». Faux, faux, et encore faux. 

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Ce qui ressort surtout de ce livre, ce sont les injonctions complètement contradictoires qui ont de tout temps été faites aux femmes, et leur caractère mouvant dans le temps et l'espace. Ainsi, pendant des siècles les jeunes filles bien nées ont été fortement encouragées à « s’accomplir » en apprenant la musique, sous peine de ne pouvoir trouver de bon parti, mais une pratique hors du cercle privée était perçue comme dégradante. La pratique de la harpe présente une autre contradiction : alors que les instruments à vent, dans lesquels on souffle, et le violoncelle, qui se tient entre les jambes, ont longtemps été jugés impudiques pour une femme et donc réservés aux hommes, le son de la harpe (qui se tient pourtant elle aussi entre les jambes) est jugé trop doux pour être un instrument typiquement « masculin ». Par contre, quand il s’agit d’exclure les femmes des grandes formations symphoniques quelques décennies plus tard, l’argument du poids de cet instrument imposant est utilisé. Quant aux chanteuses, bien qu’elles aient longtemps été interdites d’exercer leur art au sein des églises, c’est pourtant dans les orphelinats-hospices de Venise où elles chantaient cachées, le son descendant des tribunes comme d’un chœur angélique, qu’elles déclenchaient les plus grands fantasmes. Aujourd’hui, le chant est une des disciplines où les femmes sont le mieux acceptées, mais avoir gagné en visibilité signifie aussi que les chanteuses sont régulièrement discriminées sur leur physique. Ce livre nous invite donc à ne pas nous reposer sur nos acquis : si des progrès ont été faits, la trajectoire qui y est retracée est loin, très loin de présenter une progression constante de la condition des femmes. Nous ne sommes jamais à l'abri de régressions, comme ce fut le cas au XXème siècle suite aux guerres mondiales, et le contexte actuel ne paraît pas exactement rassurant. 


Un autre point frappant à la lecture de ce livre, c’est le caractère pernicieux des discriminations subies, notamment lorsque celles-ci s’expriment dans la sphère privée. S’il est facile (surtout a posteriori) d’identifier les injustices institutionnelles comme les quotas dans les classes de conservatoire ou les inégalités salariales, on s’imagine aisément à la lecture de leurs portraits que celles qui se sont vues entravées par la pensée conservatrice d’un père, d’un frère ou d’un époux, sous couvert d’un paternalisme crasse sûrement convaincu de ses bonnes intentions, ont dû faire face à des doutes existentiels particulièrement cruels et douloureux. Toutes n’ont pas eu des parcours de vie qui leur ont permis de s’affranchir des codes et de poser des mots lucides sur leur condition, comme la suffragette Ethel Smyth. Le récit croisé des destins brisés de Fanny Mendelssohn, Clara Schumann et Alma Mahler est à ce titre un vrai crève-cœur. Toutes les trois ont eu à composer avec la présence d’un grand compositeur dans leur vie, qui leur a fait de l’ombre jusque dans l’histoire de la musique. Toutes les trois se sont vues contraintes d’en partie s'effacer par respect des normes sociales, mais aussi simplement par amour, admiration, dévotion.

Il fut un temps où je croyais posséder un talent créateur, mais je suis revenue de cette idée. Une femme ne doit pas prétendre composer. Aucune encore n’a été capable de le faire, pourquoi serais-je une exception ?

Clara Schumann exprime dans ces quelques lignes, écrites en 1839 - elle a alors 20 ans - dans son journal, les doutes contre lesquels elle se battra longtemps. Ceux-ci ne l’empêcheront finalement pas de composer pendant encore une quinzaine d'années. Elle écrit d'ailleurs en 1847 :

Il n’y a rien de plus grand que la joie de composer quelque chose et alors de l’écouter.

Mais son époux Robert avait la priorité sur la composition, tandis que Clara œuvrait à le faire connaître grâce à son immense réputation de pianiste - quand elle ne s’occupait pas de leur 8 enfants. Celle qui était alors connue partout dans le monde sera réduite par l’histoire à un rôle d’épouse et de muse. Combien de talents furent ainsi gâchés ou oubliés faute de modèles féminins reconnus et d’alliés masculins ? 

 

Pour autant, « Mozart était une femme » n’est pas un livre qui invite au découragement, loin de là. Aliette de Laleu fait au contraire preuve d’un enthousiasme et d’un espoir contagieux. Oui, répète-t-elle à plusieurs reprises, les femmes ont subi exclusions, interdictions, dépréciations pendant des siècles. Mais elles sont là, elles ont toujours été là, et l'histoire de ces artistes qui envers et contre tout ont réussi ne serait-ce qu’un peu à faire vivre leur art doit être racontée. On ressort de cette lecture galvanisé·e et inspiré·e, avec l’envie de prolonger l’écoute de la merveilleuse playlist qui accompagne tous les chapitres de ce livre par la découverte d’autres pépites de ce riche matrimoine. Un livre à lire, à offrir aux récalcitrant·e·s, et à diffuser aussi largement que possible !

Florence Bansept