La Maestra, un début de révolution

12 novembre 2020

© Masha Mosconi

De gauche à droite : Sara Caneva, Jagoda Wyrwińska, Stephanie Childress, Holly Hyun Choe, Marie Rosenmir, Eleni Papakyriakou, Maria Fuller, Jiajing Lai, Lina Gonzalez-Granados, Glass Marcano, Rebecca Tong

Presque deux mois après la première édition de La Maestra, la présence des cheffes lauréates dans les médias et dans les salles de concerts est l’occasion de revenir sur ce concours hors normes qui a eu lieu du 15 au 18 septembre 2020.

Pourquoi La Maestra ? Il faut d’abord dire de quoi il s’agit : un concours, qui a réuni 220 candidatures pour sa première édition en 2020, suivi d’une académie pour suivre et soutenir les lauréates. A l’origine du projet, on trouve Claire Gibault, fondatrice et directrice de Paris Mozart Orchestra, et la Philharmonie de Paris en la personne de son directeur général Laurent Bayle. Tout part de ces chiffres : sur la saison 2017-2018, seuls 3% des concerts avaient été dirigés par des femmes en France ; aucun des 30 orchestres permanents en France n’était dirigé par une femme (cela a changé avec les nominations récentes de Deborah Waldman et Johanna Malangré, respectivement à la tête de l’Orchestre Régional Avignon-Provence et de l’Orchestre National de Picardie) ; on trouvait peu de femmes parmi les candidates des concours de direction, et peu de femmes dans les jurys. La situation à l’échelle mondiale est similaire.

Mais comme souvent avec ce type de projet, les habituelles critiques fusent : pourquoi donc marginaliser ces cheffes en leur réservant tout un concours ? Va-t-on éternellement juger les femmes et les hommes séparément ? On retrouve l’éternel « ce qui compte, c’est le talent », cette phrase qui encapsule tout le déni dont font preuve certains acteurs du milieu musical : si le talent suffit, comment expliquer les chiffres ? Imagine-t-on que le talent serait inégalement réparti, et que les femmes en seraient privées par nature ? Ce qui frappe, c’est que les détracteurs de ce type de projet les accusent même de « desservir la cause » alors qu’eux-mêmes sont en général issus de médias et de structures qui ne proposent rien pour faire évoluer la situation, voire qui s’y complaisent. On citera par exemple le magasine Diapason qui pose cette question d’un côté, et persiste jusque récemment à titrer ses articles « Une femme nommée à la tête de l’Orchestre de Picardie » avant de corriger « à la demande générale » dans un tweet au mieux maladroit, au pire méprisant les réactions justifiées des internautes et les revendications féministes.

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Oui, ces questions sont cruciales. On peut cependant supposer que dans le cas d’un projet d’une telle ampleur, qui réunit tant de  partenaires,  ces  questions  ont  été posées. Le féminisme est un objet complexe, politique, tantôt « à la mode » et tantôt « violent ». A cet égard, les initiatives et actions qui s’y inscrivent sont aussi d’un côté ou de l’autre de la barrière : elles sont accusées de relever du pur marketing, ou au contraire de verser dans le radicalisme. Mais s’il faut en effet prêter attention aux pratiques opportunistes, au « tokenisme » qui consiste à mettre en avant une femme pour se dédouaner de toute attaque sans faire un réel effort dans le temps pour une meilleure parité, quel mal réel peuvent faire les initiatives les plus « radicales » telles que La Maestra ? L’histoire montre que l’inaction ne mène à rien, et que la situation n’évoluera pas d’elle-même. Ces projets, qu’ils s’agisse de concours réservés aux femmes ou de quotas, sont par essence éphémères et leurs concepteurs espèrent bien qu’il n’y en aura plus besoin dans dix ans (ce que, tout à leur angoisse de « ne pas aller trop loin », leurs détracteurs oublient). Mais surtout, leur impact sera soumis en partie à la société dans laquelle ils s’inscrivent. Leur résultat est imparfait car la nécessité de leur existence est problématique en soi. On rejette les quotas qui seraient sources de discriminations et mèneraient à choisir des femmes parce que ce sont des femmes et non pour leur talent. Pourquoi refuser de voir que ces deux raisons - le souci de la bonne représentativité des femmes dans le milieu, et les qualités artistiques des candidates - peuvent être réunies ? Et si ce n’était pas le cas, n’est-ce pas un autre exemple du sexisme de notre société que de ne pas faire l’effort d’aller trouver le talent alors qu’il existe ? Laissons alors les sociologues étudier ces questions et n’essayons pas de faire leur travail à leur place : le sujet est complexe, mais chacun peut faire le choix simple d’agir plutôt que d’observer. C’est le choix que fait Claire Gibault au quotidien lors du choix de son répertoire et du choix de ces musicien.ne.s. C’est aussi le choix que font Claire Bodin et le festival Présences Féminines, ou encore Héloïse Luzzati et Lou Brault avec le festival Rosa Bonheur né cet été, lorsqu’elles choisissent de rééquilibrer les choses en ne programmant que des compositrices.

Et c’est évidemment le choix que font le Paris Mozart Orchestra et la Philharmonie de Paris à travers La Maestra. Le concours offre à douze candidates l’extraordinaire opportunité de diriger un très bon orchestre dans une très bonne salle. Douze : combien de femmes aurait compté le panel de candidats si celui-ci avait été mixte ? Combien auraient eu une chance de l’emporter ? Faut-il rappeler que seules deux femmes, Nodoka Okisawa (en 2019) et Silvia Massarelli (en 1993) ont remporté, par exemple, le Concours international de jeunes chefs d’orchestre de Besançon  ? En offrant à douze cheffes leur chance dans cette compétition prestigieuse, le concours la Maestra donne déjà aux femmes cheffes d’orchestre dans leur ensemble plus de visibilité.

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© Masha Mosconi

Glass Marcano pendant la demi-finale de La Maestra, Paris Mozart Orchestra, 17-09-2020

On pourrait réfléchir à la question, encore et toujours, mais l’émotion est là : lorsque les douze cheffes se saisissent de la baguette lors des éliminatoires, leur talent crève les yeux. Maria Fuller, qui dirige les premières minutes avec un masque noir, parvient tout de même à communiquer, par le regard, avec tous les musiciens. Holly Choe transmet, pour chaque mouvement, des indications de caractère précises et réfléchies, mais aussi une vraie jubilation lorsque l’œuvre se met à danser (Beethoven, Concerto pour violon). Glass Marcano parle à peine anglais, mais parvient à insuffler son incroyable énergie aux musiciens avec une gestuelle ultra-expressive. Stéphanie Childress, du haut de ses vingt-et-un ans, a la baguette précise et l’indéniable charisme d’une future grande leadeuse. Aucune candidate n’est en reste, chacune développant une direction, une gestuelle et un dialogue avec les instrumentistes singuliers, chacune exprimant une personnalité artistique propre. Combien d’entre elles aurions-nous ratées, peut-être pour quelques années, peut-être pour toujours, sans la Maestra ?

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Et puis, à côté de cette prise de conscience de la multitude des talents de ces inconnues, il y en a une autre, peut-être tout aussi importante, que l’on vit en tant que spectatrice (et non spectateur). Sur l’estrade, peut-être pour la première fois, nous, les femmes, voyons une personne qui nous ressemble, qui a quelque chose de nos gestes, de notre corps, et qui n’a pas besoin de la « virilité » d’un Herbert von Karajan pour se faire entendre. Grâce à la captation parfaite d’Arte, à l’extraordinaire travail d’attention et de patience du Paris Mozart Orchestra, nous voyons sur le visage de toutes ces femmes le bonheur de diriger. Nous voyons que nous, musiciennes, nous n’avons jamais pensé à rejoindre la classe de direction du conservatoire - d’ailleurs, on ne nous l’a jamais proposé. Nous voyons que nous, mélomanes, nous n’avons jamais vu un orchestre dirigé par une femme - d’ailleurs, certaines salles que nous fréquentons ne nous en ont pas donné l’occasion. Nous voyons aussi que nous n’avions jamais pensé qu’il est tout à fait acceptable qu’une femme dise à un homme comment il doit jouer son solo. Ne serait-ce que par cette prise de conscience, la Maestra prend tout son sens.

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© Masha Mosconi

Rebecca Tong, 1er prix

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Concert du 02 nov. 2020 à la Philharmonie de Paris

Rebecca Tong pendant la demi-finale de La Maestra, Paris Mozart Orchestra, 17-09-2020

Enfin, il y a l’après, et les portes que le concours a déjà ouvertes pour les candidates, en à peine plus d’un mois. Rebecca Tong, gagnante du concours, est revenue à Paris pour diriger l’Orchestre de Paris, sans public, dans la Symphonie n°4 de Mahler. Le résultat ? Une symphonie expressive, au “Ruhevoll” d’une mélancolie à la fois rêveuse, portée par les grandes courbes des longues phrases des vents, et charnelle, sous-tendue par les glissades des cordes. Glass Marcano, qui a remporté le prix de l’orchestre, va intégrer le CRR de Paris, travailler avec Marin Alsop et Claire Gibault, et a déjà bénéficié d’une visibilité médiatique inimaginable quelques mois plus tôt. Plus largement, le concours se prolonge, pour les lauréates et certaines candidates sélectionnées par le jury, en une Académie : des concerts à la Philharmonie de Paris et dans d’autres salles partenaires en France et en Europe, des ateliers de direction avec l’Orchestre de Paris, des masterclasses avec de grand.e.s chef.fe.s, une participation au projet Demos, un accompagnement par des mentors issus du milieu de la musique et un soutien pour un premier enregistrement. Sans compter les interviews, portraits et autres articles sur les candidates qui ont fleuri dans le monde entier suite au concours...  Au-delà de la compétition elle-même, il y a des signes qui ne trompent pas et indiquent que le changement est en marche : la campagne Keychange, lancée par le réseau européen ECHO (European Concert Hall Organisation, partenaire du concours), vise à promouvoir et soutenir les événements et organisations musicales qui promettent d’atteindre la parité en 2022.

Accélérateur de carrière pour cheffes talentueuses, mais aussi révélateur de préjugés encore bien ancrés : le concours la Maestra était condamné à assumer cette double casquette. Espérons que les détracteurs, heureusement rares, de pareilles initiatives apprendront d’ici la prochaine édition à apprécier leur formidable apport à la scène musicale.

Clara Leonardi et Marie Humbert

Stephanie Childress, 2ème prix

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© Masha Mosconi

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(Concert en replay jusqu'au 02/12/2020)

Lina Gonzalez-Granados, 3ème prix

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© Masha Mosconi

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(Concert en replay jusqu'au 02/12/2020)

Glass Marcano, prix de l'orchestre

La voir :

En direct le 14 novembre 2020 à 19h puis en replay