Mathilde Lebert : "J'aime jouer dans l'orchestre."

A elles de s'exprimer ! Nous invitons une femme du milieu de la musique classique, une personnalité qui nous a touchés, captivés, surpris, et qui nous parle de son parcours ou de l'actualité musicale. 

Chez ComposHer, on connaît le nom de Mathilde Lebert depuis qu'on a entendu pour la première fois son timbre incroyablement chantant sortir des rangs de l'Orchestre National de France. Rencontre avec une hautboïste qui donne à l'orchestre les lettres de noblesse qu'il mérite.

Commençons par une question simple : pourquoi avez-vous choisi le hautbois ?
Je viens d’une famille de musiciens amateurs et mes parents nous ont mis, mes frères et moi, à la musique : eux ont choisi la trompette et le tuba ! Peut-être par esprit de contradiction, j’ai donc commencé, vers 5 ans, par le violoncelle. Mais il était compliqué d’entrer au conservatoire de Nantes avec cet instrument, il n’y avait pas de place... Alors qu’il y avait de la place en hautbois : j’avais essayé pendant des tests de début d’année, et j’ai eu un coup de coeur pour l’instrument et pour le professeur, très gentil - c’est souvent une question de rencontres finalement ! J’ai finalement réussi à entrer dans les deux classes, et donc joué des deux instruments jusqu’à mes dix-neuf ans. Quand j’étais collégienne, j’adorais ça mais je n’envisageais pas du tout d’en faire mon métier : j’ai vraiment eu le déclic au lycée. Après un bac général - mes parents insistaient ! -  je suis rentrée au CRR de Paris. A l’époque, je faisais des aller-retour à Nantes pour continuer le violoncelle ! Mais le hautbois, cela marchait bien... Et je n’ai eu que des professeurs incroyables, cela motive aussi ! 

 

Vous vous êtes formée auprès de Jean-Claude Jaboulay, Jean-Louis Capezzali, et Jérôme Guichard : l’un de ces professeurs vous a-t-il particulièrement marquée ?

J’ai eu en tout huit professeurs de hautbois ! Et tous m’ont marquée, à différents titres : ils avaient des parcours différents et j’ai un peu pris d’eux tous… C’est là que je me rends compte qu’il est important d’avoir de bons professeurs ! Pour l’instant, je ne me sens pas encore capable d’enseigner, par exemple : on marque, d’une façon ou d’une autre, les élèves, et j’aurais peur de ne pas détecter un défaut, de ne pas donner confiance…

 

Aujourd’hui, vous jouez principalement au sein de l’Orchestre National de France. Comment êtes-vous arrivée là ?

Je suis rentrée à l’ONF il y a 7 ans. Très tôt dans le cursus, nous, les vents, nous préparons à intégrer des orchestres : cela me faisait rêver, et puis bien sûr, c’était difficile de faire de la musique de chambre en tant que hautboïste. 

J’ai commencé par l’Orchestre des Pays de Savoie, un petit orchestre de chambre. Je n’y suis restée qu’un an mais cela m’a énormément apporté : une super énergie, des musiciens adorables... Cela m’a permis d’apprendre un peu le métier ! Et cela a été une bonne transition en douceur vers une vie professionnelle. 

Je suis rentrée ensuite au National en 2011, comme co-soliste - j’étais deuxième hautbois, je jouais aussi un peu le premier. J’ai fait cela pendant 5 ou 6 ans, puis j’ai pris peur : la Radio a traversé une grosse crise, je faisais partie des jeunes de l’orchestre, j’avais peur de me faire licencier. J’ai vu qu’il y avait une place de hautbois solo à l’Orchestre de chambre de Paris, j’ai tenté ça, en me disant qu’un concours me ferait travailler mon instrument ! J’y suis restée le temps d’une période d’essai, six mois : les musiciens étaient fantastiques, l’ambiance excellente… Mais le symphonique me manquait ! Je suis donc retournée au National et peu après, le poste de hautbois solo a été ouvert. C’est ce poste que j’occupe désormais, et seulement celui-là ! 

 

Lorsque vous avez passé vos premières auditions, jouiez-vous déjà derrière un paravent ? 

J’ai eu la chance de pouvoir postuler pour des postes très jeune : le hasard des départs à la retraite ! J’en ai fait beaucoup, derrière paravent : c’est le cas pour quasiment tous les concours, surtout au premier tour.

Mais cela ne garantit pas une absence totale de préjugés : je faisais très attention à mettre des chaussures plates, et pas des talons, afin de ne pas indiquer que j’étais une femme… Il y a tellement d’a priori ! Parfois, on devine quand même si le candidat est un homme ou une femme au son de la respiration… Aujourd’hui, je fais des jurys moi-même et je me rends compte qu’on est vraiment conditionné par ce qu’on voit : le paravent est vraiment nécessaire, au début, pour que seule l’oreille guide ! Ensuite, bien sûr, on a envie de voir avec qui on travaillerait pendant trente ans… 

 

Avez-vous déjà subi des discriminations, ou des remarques désagréables, sur le fait que vous étiez une femme ?

Pendant les concours, je ne l’ai pas ressenti - ou bien, on ne me l’a pas dit en face ! 

L’orchestre, en revanche, reste encore un milieu assez machiste : au début, il y a avait quelques remarques désagréables. Je me souviens même d’une représentation d’opéra où un chef est descendu dans la fosse et a salué individuellement tous les membres de l’harmonie, sauf moi : j’étais la seule femme. Que faire dans un cas pareil ? Se lever et partir ? Je n’ai rien dit, pourtant, j’étais très choquée… Mais, en général, je choisis d’ignorer les réflexions : la situation est en train de s’améliorer.

Quand je suis arrivée à l’ONF, il y avait déjà une hautboïste soliste incroyable, Nora Cismondi, qui m’a montré la voie. C’était un sacré tempérament et la première femme à intégrer l’harmonie ! Maintenant, il y a une bassoniste, une autre hautboïste, deux clarinettistes... Même s’il n’y a toujours aucune femme chez les cuivres. Il y a une nette évolution en peu de temps : c’est rassurant.

 

Cette évolution existe-t-elle aussi dans les conservatoires ?

Dans les dix dernières années, les choses ont beaucoup changé, oui ! Aujourd’hui, il n’y a quasiment que des filles dans les classes de hautbois, alors que ce n’était pas le cas pendant mes études… Je ne sais pas pourquoi ! Quand j’étais au conservatoire, je n’étais pas la seule fille, mais nous étions en minorité. Et je ne connaissais pas de femme hautboïste qui puisse être un modèle pour moi… Pourtant, elles existaient : c’est par hasard que je ne les ai pas croisées. Je me dis parfois que j’aurais aimé travailler avec une femme : le hautbois nécessite d’avoir du souffle et je crois que c’est plus “facile” pour un homme - mes professeurs n’avaient jamais l’air de comprendre que j’aie du mal à tenir un concerto entier ! Peut-être aussi que c’était quelque chose qu’on m’avait mis dans la tête : quand je vois l’énergie des étudiantes d’aujourd’hui, elles n’ont pas l’air d’en souffrir du tout !

 

Plutôt qu’au concerto, vous vous intéressiez donc à la musique de chambre...

J’ai fait beaucoup de quintette à vents, pendant toutes mes années au CNSM de Lyon, d’abord parce que c’était obligatoire à l’entrée, et puis parce qu’au sein du quintette, nous nous sommes très bien entendus, musicalement et amicalement ! On était passionnés, on a énormément travaillé, jusqu’à passer des concours internationaux. Personnellement, la musique de chambre m’a fait énormément progresser, musicalement et aussi en termes de résistance physique, d’endurance. C’était l’une de mes difficultés avec le hautbois, et je devais toujours en tenir compte lorsque je choisissais mes morceaux d’examen ! Poussée par les autres, au sein du quintette, j’ai vraiment passé un cap dans ce domaine. Malheureusement, nous sommes tous les cinq dispersés aux quatre coins de l’Europe, donc on ne se voit plus ! Mais on savait dès le début qu’il serait presque impossible d’en vivre...

 

Vous avez donc choisi l’orchestre : pour un hautboïste, quelles sont les particularités du jeu en orchestre ? Qu’appréciez-vous particulièrement dans le travail collectif ?

J’aime jouer dans l’orchestre, essayer de rentrer dans le son des cordes, communiquer avec les autres instrumentistes et faire des propositions avec la flûte et la clarinette par exemple, trouver un son de pupitre - on peut être jusqu’à cinq hautbois au National ! Et cela peut paraître un peu étrange, mais j’aime suivre le chef au plus près de ses indications, répondre exactement à son geste ! Tout cela est plus ou moins facile bien sûr, selon l’orchestration et les personnalités des collègues.

 

Et en tant que hautbois solo, spécifiquement ?

Bien sûr, le hautbois solo doit donner le “la” - la légende veut que ce soit parce qu’il a le plus d’harmoniques et qu’on l’entend bien ! Personnellement, ce n’est pas ce que je préfère : je ne me lève jamais par exemple, je préfère rester assise. Mais en tant que hautbois solo, on doit aussi apprendre à être une sorte de référence, à communiquer avec ses collègues. On peut servir de relais du chef : Emmanuel Krivine vient souvent me parler par exemple. 

Et en ce qui concerne le jeu spécifiquement, c’est un instrument capricieux ! On n’a jamais l’anche parfaite, il y a parfois de l’eau dans les clés et le son ne sort plus, ou bien l’instrument peut être sensible aux changements de temps, à la climatisation dans les salles. Il faut toujours être vigilant et ne jamais se laisser aller à croire que tout va aller bien !

 

Vous arrive-t-il de jouer le cor anglais ou le hautbois d’amour ? 

En principe, le hautbois solo n’est jamais obligé de jouer ni le cor anglais ni le hautbois d’amour... mais c’est possible ! Par exemple, lorsque l’ONF a travaillé la Passion selon St Matthieu, qui est en principe réservée aux orchestres baroques et qu’on ne joue quasiment jamais, j’ai joué le hautbois d’amour. C’est un instrument un peu plus long, une sorte d’intermédiaire entre le hautbois classique et le cor anglais, une tierce en dessous du hautbois. Le pavillon est un peu en cloche et il y a un petit bocal en haut de l’instrument. Et puis ce ne sont pas les mêmes anches, pas la même façon de souffler… J’aime beaucoup travailler ces instruments un peu différents : c’est un travail ponctuel (le Boléro de Ravel, la Symphonie domestique de Strauss font partie des rares oeuvres qui nécessitent cet instrument), mais qui prend du temps. Il faut anticiper pour s’y remettre, se réhabituer au son… J’aime aussi que cet instrument soit moins abouti, qu’il n’ait pas encore été modernisé par les luthiers : s’y remettre est un défi !
 

Observez-vous des différences entre les orchestres au sein desquels vous avez joué ?

Chaque orchestre est différent, ne serait-ce qu’en termes de personnalité. On voit déjà la différence en fonction des chefs permanents ou invités ! En Allemagne, à Bamberg par exemple, les musiciens sont beaucoup plus attentifs et disciplinés : il n’y avait aucun bruit en répétition par exemple ! Je me dis parfois qu’on devrait faire des échanges entre orchestres, pour se rendre compte de notre jeu qui évolue, des défauts de notre orchestre… Je me rends compte avec regret que je ne sors pas assez au concert pour écouter d’autres orchestres ! C’est important pour se perfectionner, pour se remettre en question. Chaque orchestre a sa sonorité propre, et c’est enrichissant.

 

Pourquoi avez-vous choisi de jouer au sein de l’Orchestre National de France ?

Au début, c’était une coïncidence ! Je passais tous les concours : je voulais avoir un temps plein et vivre de l’orchestre, et ce n’était pas possible à l’Orchestre des pays de Savoie... Et il y avait la perspective de tournées par exemple ! Aujourd’hui, j’adore cet orchestre. Même lorsque je suis partie à l’Orchestre de Chambre de Paris, ils me manquaient ! Bien sûr, je suis agacée par certains dysfonctionnements, mais les musiciens, même s’ils sont parfois un peu agités en répétition, sont capables de choses incroyables... Je ressors de certaines soirées en me disant “voilà, c’est pour ça que je suis là!”

 

Qu’a changé Emmanuel Krivine au travail de l’orchestre ?

C’est un grand musicien, qui a plein d’idées : il est parfois difficile à suivre, comme s’il pensait à voix haute, mais il a une culture musicale énorme et la partage avec l’orchestre. En tant qu’ancien violoniste, il sait aussi très bien s’adresser aux cordes. Avec lui, nous avons joué le répertoire qu’il connaît bien : beaucoup de musique française, Saint-Saëns (Symphonie n°3, avec orgue), Berlioz bien sûr, Debussy... Et il nous fait vraiment redécouvrir ces oeuvres : sa Mer n’avait rien à voir avec celle de Gatti ! Il a même son propre matériel, avec des coups d’archet auxquels il tient.
 

Le nouvel auditorium de Radio France a-t-il lui aussi eu un impact ?
L’auditorium est magnifique ! Il est très bien conçu, le public n’est jamais loin du chef. Toutes les places sont bonnes, et c’est amusant de pouvoir être derrière l’orchestre pour voir tout ce qui s’y passe, comme les hautboïstes en train de trafiquer leurs anches, pour surveiller les percussionnistes... Mais la salle est peut-être un peu petite pour le très grand répertoire, comme Mahler par exemple : il nous faut encore un peu de temps pour apprendre à la maîtriser. Et il y a un petit problème d’hygrométrie : on manque d’humidité, et ce n’est pas l’idéal pour les instruments. Mais l’acoustique est très intéressante, elle répond tout de suite ! J’aime aussi continuer à travailler de temps en temps au Théâtre des Champs-Elysées, pour comparer : même si les musiciens se plaignent beaucoup de son acoustique, la salle est sublime...

 

Que pensez-vous de la possible fusion des orchestres de Radio France, régulièrement réclamée par la Cour des Comptes ?

Cette fusion a fait vraiment peur aux musiciens : ce n’est pas tant la fusion en elle-même, que le signal qui serait envoyé sur les musiciens d’orchestre en France. Non, deux orchestres, ce n’est pas trop, d’autant que sont formés énormément d’étudiants aujourd’hui dans les conservatoires et les établissements d’enseignement supérieur ! A quoi serviraient toutes ces formations si on ne peut leur assurer des débouchés ?  Le dernier rapport de la cour de Comptes est encore alarmant, et cela nous effraie, même si on entend parler de cette fusion depuis très longtemps et qu’elle n’a encore pas eu lieu. Tout peut arriver, et il faudrait se préparer, afin d’éviter une fusion mal faite, qui serait le pire scénario possible. En Allemagne, il y a un orchestre dans chaque ville, voire plusieurs comme à Berlin ; en France, il y avait plusieurs orchestres de la radio décentralisés en région, qui ont aujourd’hui disparu au profit des 2 formations parisiennes. Deux orchestres, ce n’est donc pas énorme !

 

Jouez-vous parfois en tant que soliste, dans des concertos par exemple ?

Je joue parfois des concertos : j’ai eu quelques opportunités pour cela à la suite d’un concours, mais je ne démarche pas spécialement pour ça… C’est quelque chose qui me fait peur : je me sens responsable de mon travail à l’orchestre, je tiens à être prête pour les concerts, et à avoir du temps pour moi ! Je fais aussi de la sonate avec piano, et j’aimerais aussi beaucoup faire de la musique de chambre, mais c’est dur de réunir plusieurs musiciens... En ce moment, je travaille sur un projet avec une peintre, Maria Luisa d’Eboli : le but est de “faire le portrait” du “son” de chaque instrument. Nous avons parlé du hautbois, elle m’a écouté jouer, et a cherché à reproduire “mon” son, mon portrait. C’est impressionnant, elle travaille avec un pinceau de plus d’un mètre sur une toile gigantesque, uniquement en noir et blanc. Celui qui représente mon son est tout blanc, avec seulement un léger relief, en jouant sur la lumière.

 

Avez-vous déjà joué des oeuvres de compositrices ?

Avant aujourd’hui, je ne m’étais jamais posé la question ! J’ai cherché dans mes partitions, mais je n’ai rien trouvé, à part les Romances pour violon et piano de Clara Schumann, arrangées pour hautbois, que j’avais découvertes pendant mes études au CNSM. Clara Schumann m’impressionne : avec une famille de 8 enfants, elle a mené pendant quelques années une carrière de pianiste et c’est même elle qui faisait bouillir la marmite, car elle était à l‘époque bien plus connue que Robert... Il est heureux qu’après avoir été longtemps oubliée, en particulier en tant que compositrice, on la redécouvre un peu aujourd’hui : ses Romances, son Trio, son Concerto pour piano… En quintette à vent, j’ai aussi joué du Claude Arrieu, et en orchestre, Kaija Saariaho, qui fait une belle carrière… Et c’est tout ! 

 

Et des musiciennes, des cheffes qui vous ont marquée ?

Nora Cismondi évidemment ! Et j’aimerais beaucoup travailler avec Barbara Hannigan. Mais bien sûr, le sexe n’est pas forcément un critère d’inspiration !

Propos recueillis par Marie Humbert et Clara Leonardi

Transcription et synthèse par Florence Gluckman et Clara Leonardi