Mel Bonis (1858-1937), Parcours d’une compositrice de la Belle Époque

05 octobre 2020

     Premier livre du Palazzetto Bru Zane consacré à une compositrice, Mel Bonis (1858-1937), Parcours d’une compositrice de la Belle Époque détient également le titre, consternant mais encourageant, de premier ouvrage scientifique entièrement dédié à cette Mélanie Domange. Avant lui il n’était possible de trouver que ses controversés Souvenirs et Réflexions (1), publiés par la fille de la musicienne et auxquels est d’ailleurs consacré tout un article dans le présent ouvrage, ainsi que sa première biographie rédigée par Christine Géliot, son arrière-petite-fille. Bien que la démarche de cette dernière soit plus scientifique que la précédente elle reste empreinte d’une certaine subjectivité généalogique et l’autrice, bien que s’étant basée sur les archives familiales, romance généreusement le récit biographique en accordant une place importante à l’hypothèse. À l’aube du XXIe siècle où les études de genre ont permis de remettre à l’honneur un certain nombre de compositrices, il était donc grand temps que paraisse un ouvrage scientifique autour de Mel Bonis, dont l’œuvre est désormais reconnue et jouée. La justice ne doit pas uniquement s’opérer par la programmation de leurs œuvres. Après plus d’un siècle de musicologie presque intégralement masculine et en grande partie misogyne, les femmes, qu’elles soient compositrices ou interprètes, brillent par leur absence dans les ouvrages scientifiques. Il n’y a qu’à survoler les nombreuses éditions monumentales, qui visent à éditer scientifiquement la totalité des œuvres d’un artiste, afin de constater l’occultation totale des femmes alors que certains compositeurs en sont déjà à leur deuxième voir troisième édition (2). On peut également parcourir les grandes collections biographiques de certains éditeurs qui offrent des milliers de pages à lire sur Beethoven, Webern ou Poulenc mais pas une seule sur les compositrices mêmes les plus connues. Le présent ouvrage est la preuve qu’une femme comme Mel Bonis, au parcours et au succès proches de nombres de ses contemporains masculins, mérite tout autant qu’eux sa place dans le domaine musicologique.

ouvrage sous la direction d’Étienne Jardin
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L’ouvrage collectif se divise en quatre grandes parties traitant divers aspects de la vie de la musicienne et proposant un nouveau modèle biographique s’éloignant de l’obsolète division « Sa vie - Son œuvre ». La première partie retrace la récente redécouverte de la compositrice longtemps oubliée après son décès. Cette partie est peut-être la moins « scientifique » du livre avec l’article d’Ingrid Mayer (interprète ayant activement contribué, avec son mari, à faire connaître la compositrice au public contemporain) racontant l’émouvante enquête qu’elle et son mari ont mené pour retrouver la famille de Mel Bonis. On ne peut qu’être surpris d’apprendre que lorsqu’ils arrivèrent à remonter jusqu’aux descendants de cette dernière, ceux-ci avaient dans leur cave des dizaines de manuscrits inédits et n’avaient pour la plupart jamais entendu une note de la musique de leur ancêtre. On trouve à la suite de cet article le premier catalogue raisonné des œuvres de Mel Bonis qui présente un total de près de trois cent œuvres allant de la mélodie à l’orchestre en passant par un grand nombre de pièces pour piano ainsi que de la musique de chambre. Enfin nous tenons à saluer l’article de Florence Launay qui a eu l’audace de proposer un entretien imaginaire avec la compositrice, démarche totalement hérétique dans le domaine scientifique. L’autrice, connue pour être l’une des grandes spécialistes du sujet (3), s’en sort pourtant avec brio. Malgré toutes les critiques qui pourraient survenir quant à la fausseté évidente des propos de Mel Bonis ou encore à sa manière de s’exprimer nous avons décidé d’accueillir chaleureusement cette initiative. Tout d’abord, bien que la compositrice n’ait pas clairement tenu les propos écrits, le contenu est d’autant plus fiable qu’il provient d’une spécialiste du sujet ce qui assure une certaine rigueur scientifique. On peut souligner également le caractère didactique de l’article qui permet, au fil de la discussion, de découvrir un grand nombre de musiciennes contemporaines de notre compositrice. La forme d’un entretien renoue avec l’antique tradition du dialogue qui se veut pédagogique. La lecture de cet échange, bien qu’imaginaire, nous place au plus proche de la personne de Mel Bonis, il est une touche d’humanité dissimulée dans cet édifice austère que représente l’ouvrage scientifique. La musicologie, tentant de s’imposer comme une discipline scientifique, cherche depuis ses débuts à supprimer la part sensible du scientifique qui a pour mission d’entretenir une distance avec ses écrits. Et si l’article de Florence Launay nous ouvrait de nouvelles perspectives musicologiques ? Serait-ce la première étape d’une alliance entre la rigueur scientifique et le sensible de l’être humain ? 

La seconde partie de l’ouvrage replace la compositrice dans son contexte historique, social et musical permettant par ailleurs de déconstruire certaines idées reçues parmi lesquelles les études musicales entamées par des femmes se limiteraient seulement à la sphère privée ou encore que les compositrices inconnues de nos jours l’étaient déjà de leur vivant. Le premier article notamment évoque les années d’apprentissage de la jeune Mélanie Bonis au sein du très élitiste et masculin Conservatoire de Paris. Ce chapitre permet également de relater la situation des femmes au sein de l’institution et notamment des rares ayant eu le courage et les moyens d’enfoncer les portes viriles des très convoitées classes de composition. On trouve également dans cette partie l’article mentionné plus haut à propos des Souvenirs et Réflexions de la compositrice qui, faute de sources manuscrites, sont à regarder d’un œil critique. Ils permettent néanmoins de refléter la profonde chrétienté qui anime leur autrice et qui se retrouve dans sa musique, ce qui fait d’ailleurs l’objet de la troisième partie qui explore sa spiritualité musicale.

Nous ne sommes pas surpris d’apprendre que la musique sacrée avait une place de choix dans le cœur de la compositrice et pourtant elle ne représente qu’une infime partie de son œuvre. Mais les différents articles de cette partie nous montrent que sa foi inébranlable se transpose bien au-delà du simple domaine sacré et imprègne notamment ses mélodies. On y découvre une Mel Bonis empreinte d’un certain conservatisme musical, baignant dans le Paris fin de siècle qui redécouvre les compositeurs de la Renaissance, Palestrina entre autres, et qui accueille un retour à la modalité avec notamment Fauré que la compositrice admirait beaucoup. Cette partie nous permet également de découvrir son œuvre pédagogique qui voit le jour suite à la naissance de ses petits enfants.

Restant dans l’idée d’explorer la musique de Mel Bonis, la dernière partie, plus profane, s’intéresse aux différents corpus composant son œuvre, du piano à l’orchestre en passant par la musique de chambre et la suite instrumentale. Cette partie, plus analytique, nous plonge au cœur de sa composition à travers l’autopsie minutieuse de certaines pièces. On y découvre de fortes influences franckistes et fauréennes ainsi qu’un goût prononcé pour la citation, ce qui rend ses œuvres riches en intertextualité. L’article sur l’orchestre permet de souligner les talents d’orchestration de la compositrice qui s’illustrent particulièrement dans ses pièces Femmes de légendes (le titre est posthume), originellement pour piano et dont le thème souligne le féminisme discret de leur autrice.

C’est donc un ouvrage riche et varié que nous offre le Palazetto Bru Zane et on ne peut que se réjouir d’une telle initiative qui était indispensable pour contribuer à la lente résurrection des compositrices. Espérons désormais que le milieu de la musicologie s’investisse dans le défrichement de ce vaste champ que représente les études autour des compositrices, et que ce livre soit le premier d’une longue liste !

 

Martin Barré